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Tony Leung Ka-fai : « Tsui Hark et moi sommes des âmes sœurs » (Exclusif)

par Frédéric Ambroisine | 22 Août 2026 | Festivals, Interviews, Portraits

Plus de vingt ans après notre première interview à Hong Kong, j’ai retrouvé Tony Leung Ka-fai en 2025 au Far East Film Festival d’Udine. L’un des plus grands acteurs du cinéma hongkongais y accompagnait Tsui Hark pour Legends of the Condor Heroes: The Gallants et devait également remettre au réalisateur un Golden Mulberry Award récompensant l’ensemble de sa carrière. Trois questions seulement m’avaient été accordées. Elles suffirent pourtant à faire parler Tony Leung de près de quarante années d’amitié avec Tsui Hark, de son refus de considérer ses personnages comme de simples « méchants » et d’une vie d’acteur qui lui a permis, dit-il, d’en vivre plus de cent cinquante.

Un acteur, cent cinquante vies

Il existe probablement autant de façons de découvrir Tony Leung Ka-fai qu’il existe de générations d’amateurs de cinéma.

Affiche de Gunmen (Kirk Wong, 1988)

Pour une grande partie du public français, il reste évidemment l’homme de L’Amant de Jean-Jacques Annaud. Sorti en 1992, le film lui donna une visibilité internationale considérable et demeure sans doute encore aujourd’hui son rôle le plus immédiatement identifiable en France.

Pour moi, Tony Leung Ka-fai, c’est d’abord l’inspecteur Ding Chun-bei de Gunmen.

J’avais environ treize ans lorsque j’ai découvert en VHS le formidable polar de Kirk Wong, produit par Film Workshop et situé dans le Shanghai des années 1920. Tony Leung y incarnait un ancien soldat devenu policier, affrontant notamment un réseau de trafiquants d’opium. Un film qui, comme tant d’autres à cette époque, m’a accompagné dans ma découverte du cinéma hongkongais.

Mais réduire Tony Leung Ka-fai à quelques films serait évidemment impossible.

Depuis ses débuts en 1983, il a traversé pratiquement tous les genres et toutes les transformations de l’industrie hongkongaise : fresque historique, polar, comédie, film de triades, cinéma d’auteur, wuxia, blockbuster chinois ou production internationale. Ringo Lam, Tsui Hark, Wong Kar-wai, Johnnie To, Jean-Jacques Annaud, Stanley Kwan, Clara Law, Ronny Yu, Derek Yee, Jeff Lau ou encore Li Han-hsiang : la liste des cinéastes avec lesquels il a travaillé donne le vertige.

Et tout commence avec un autre géant du cinéma chinois.

Li Han-hsiang et un premier rôle impérial

En 1983, Li Han-hsiang choisit ce jeune acteur pratiquement débutant pour interpréter l’empereur Xianfeng dans deux grandes fresques historiques tournées en Chine : The Burning of the Imperial Palace et Reign Behind a Curtain.

Les deux films constituent alors des productions particulièrement importantes dans l’histoire des collaborations cinématographiques entre Hong Kong et la Chine continentale et sont notamment tournés dans les véritables décors de la Cité interdite.

Pour son interprétation dans Reign Behind a Curtain, Tony Leung Ka-fai remporte immédiatement le Hong Kong Film Award du meilleur acteur.

Premier grand rôle. Premier prix du meilleur acteur. Difficile de mieux commencer.

Et ce ne sera que le premier d’une série exceptionnelle : 92 Legendary La Rose Noire dans les années 1990, Election de Johnnie To dans les années 2000, puis Cold War dans les années 2010 feront de lui le seul acteur à remporter le Hong Kong Film Award du meilleur acteur au cours de quatre décennies successives.

Au moment de notre entretien en 2025, c’est justement l’une des questions que j’avais préparées.

Je n’aurai finalement pas l’occasion de la lui poser.

Retrouvailles vingt et un ans plus tard

La dernière fois que j’avais interviewé Tony Leung Ka-fai remontait à 2004, à Hong Kong.

Lorsque nous nous sommes retrouvés à Udine en 2025, plus de vingt ans s’étaient donc écoulés. Quelques jours avant notre entretien officiel, j’avais eu l’occasion de venir le saluer. Évidemment, il ne pouvait pas réellement se souvenir d’une interview réalisée deux décennies auparavant parmi les milliers de rencontres qui ont jalonné sa carrière. Mais lorsque je lui ai expliqué que nous nous étions rencontrés en 2004, il m’a immédiatement adressé un grand sourire. Et j’en ai évidemment profité pour faire mon fan.

J’avais apporté avec moi un document consacré à ses tout premiers films de Li Han-hsiang, avec une photographie de lui en empereur Xianfeng. Il a semblé sincèrement surpris de voir ressortir cette image datant du tout début de sa carrière et l’a signée avec beaucoup de gentillesse.

Puisque j’avais commencé, autant aller jusqu’au bout : je lui ai également présenté une jaquette française de Gunmen, le film de Kirk Wong par lequel je l’avais personnellement découvert. « Non, je ne signe pas celui-là ! », s’est-il écrié en plaisantant, avant d’ajouter : « Mais comme on se connaît depuis si longtemps, OK ! » Il me l’a signée elle aussi. Fanboy un jour, fanboy toujours.

Tony Leung Ka-fai à Udine

Tony Leung Ka-fai faisait partie des invités d’honneur du 27e Far East Film Festival d’Udine. Il y accompagnait notamment Tsui Hark pour la présentation internationale de Legends of the Condor Heroes: The Gallants, dans lequel il interprète le redoutable Ouyang Feng. Il participa également aux événements entourant Tsui Hark, notamment lorsque celui-ci reçut le Golden Mulberry Award for Lifetime Achievement le 30 avril 2025. C’est Tony Leung Ka-fai lui-même qui lui remit la récompense.

Le voir remettre ce prix avait évidemment une signification particulière.

Leur relation professionnelle remonte aux années 1980 et possède de nombreuses ramifications. Tsui Hark produit Gunmen de Kirk Wong et Dragon Inn de Raymond Lee ; Tony apparaît dans The Banquet ; il joue sous sa direction dans A Better Tomorrow III, The Raid, King of Chess, Missing, Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame et The Taking of Tiger Mountain, avant de le retrouver une nouvelle fois pour Legends of the Condor Heroes: The Gallants.

Une collaboration étalée sur près de quarante ans.

Huit questions… réduites à trois

Pour les personnalités particulièrement sollicitées à Udine, les interviews doivent parfois être préparées d’une manière assez stricte. Les questions sont envoyées à l’avance et le temps disponible est réparti entre les différents journalistes.

J’avais préparé huit questions pour Tony Leung Ka-fai.

Je voulais naturellement parler de Tsui Hark et de leur très longue collaboration, mais aussi revenir sur Li Han-hsiang et ses débuts, sur cette étonnante succession de Hong Kong Film Awards obtenus au cours de quatre décennies, sur L’Amant, sur sa carrière internationale et sur ses futurs projets.

On m’a finalement demandé de n’en conserver que trois.

L’entretien devait durer une dizaine de minutes. Nous avons finalement parlé pendant environ un quart d’heure, ce qui était déjà plutôt généreux dans ce contexte. Avec le recul, il existe évidemment une question que j’aurais aimé lui poser.

À ce moment-là, je ne savais pas encore qu’il avait tourné The Shadow’s Edge aux côtés de Jackie Chan. Le projet demeurait encore très discret. J’avais en revanche entendu Tony mentionner brièvement un autre film autour du festival : Sons of the Neon Night de Juno Mak, qui allait être présenté quelques semaines plus tard au Festival de Cannes.

L’entretien s’est donc concentré sur Tsui Hark, Ouyang Feng et cette relation exceptionnelle entre un acteur et un réalisateur qui se connaissent depuis près de quatre décennies.

Lorsque l’enregistrement commence, Tony regarde la feuille où figurent mes trois questions. Puis il sourit et s'adresse à une personne de son entourage en parlant de moi : « Nous nous connaissons depuis vingt ans. »

Techniquement, vingt et un. Mais je ne vais certainement pas le reprendre.


« Tsui Hark et moi sommes des âmes sœurs »

Vous avez collaboré à de nombreuses reprises avec Tsui Hark au cours de votre carrière. Comment décririez-vous l’évolution de votre relation de travail au fil des années ? Et quels souvenirs gardez-vous de ces différents films ?

Waouh ! Peut-être pas tous les films… Non, non, je peux répondre ! Tout d’abord, cela fait maintenant plus de quarante ans que je travaille dans le cinéma et je connais Tsui Hark depuis près de trente-neuf ou quarante ans. Nous sommes devenus extrêmement proches. Comment dit-on 靈魂伴侶 en anglais ?

Des âmes sœurs. (lui souffle une personne de son entourage)

Oui. Des âmes sœurs. Je pense que je le connais très bien. Non, je ne le « pense » pas : je le connais très bien. Et lui me connaît très bien. Lorsque nous sommes ensemble, il n’y a que de la joie, du bonheur, du confort, de la satisfaction. Chaque fois que nous travaillons ensemble, parfois même simplement en échangeant un regard, nous nous comprenons. Peu importe le film ou le personnage : Tsui Hark est l’une des personnes qui ont permis à ma vie d’acteur de devenir de plus en plus vaste. C’est vraiment cette personne-là pour moi.

« Un homme n’a qu’une seule vie. Moi, j’en ai vécu plus de 150 »

Pour moi, être acteur et pouvoir découvrir autant de personnages différents illumine toute mon existence. Un homme ne possède normalement qu’une seule vie. Moi, en quarante-trois ans de carrière, j’ai déjà vécu… cent cinquante vies. Peut-être cent cinquante et une. Ou cent cinquante-deux. Et cela me rend extrêmement… Je peux simplement dire que Dieu m’a béni. J’ai énormément de chance. Chaque fois que je travaille avec Tsui Hark, il m’emmène dans une situation différente, à une époque différente, avec un personnage différent. C’est ce que je voulais dire : il rend ma vie plus lumineuse, plus amusante, plus accomplie. Et beaucoup plus riche.

Ouyang Feng : « Un méchant ? Non ! »

Après avoir incarné un antagoniste mémorable dans The Taking of Tiger Mountain (La Bataille de la montage du tigre), vous retrouvez Tsui Hark dix ans plus tard pour interpréter Ouyang Feng dans Legends of the Condor Heroes: The Gallants. C’est l’un des personnages les plus emblématiques de l’univers de Jin Yong, un homme extrêmement puissant, obsédé par l’idée de devenir le plus grand maître d’arts martiaux. Comment avez-vous abordé ce personnage ?

Un « méchant » ? Oh… Un méchant. Un mauvais homme ? Non ! Tout d’abord, je ne pense pas que ce personnage soit un méchant. C’est simplement une autre sorte d’être humain. Nous avons une expression en chinois qui dit, en gros : « Le même riz nourrit cent sortes de personnes. » Autrement dit, les êtres humains sont tous différents. Ouyang Feng, comme Zuo Shan-diao dans The Taking of Tiger Mountain, est avant tout un être humain. Ils vivent simplement leur vie.

« Il veut être le numéro un. Qu’y a-t-il de mal à ça ? »

Tony Leung Ka-fai au naturel et métamorphosé en Hawk dans La Bataille de la Montagne du Tigre

Ouyang Feng possède une ambition. Il veut devenir le numéro un au monde dans les arts martiaux. Il poursuit donc le même objectif toute sa vie. Personnellement, je trouve cela plutôt positif. C’est quelqu’un de… déterminé. Si un être humain n’a aucun objectif dans sa vie, alors… à quoi sert la vie ? Prenons maintenant Zuo Shan-diao dans The Taking of Tiger Mountain. Lorsqu’il était enfant, il coupait du bois. Il travaillait simplement pour survivre. Et progressivement, il est devenu le roi, l’empereur de Tiger Mountain. Qu’y a-t-il de mal à cela ? Oui, c’est un bandit. Un voleur… Non, pas un voleur : un bandit. Mais il prend soin de près d’un millier d’hommes, de ses frères, dans cette montagne du Nord-Est où il n’y a pratiquement rien. Seulement des arbres. Alors, qu’y a-t-il de mal chez lui ?

Refuser de juger ses personnages

Il lutte également contre les Japonais à cette époque. C’est un Chinois qui combat les Japonais. C’est plutôt une bonne chose ! On ne peut donc pas simplement dire que ces personnages sont des « méchants ». Pour moi, il est d’ailleurs relativement facile d’entrer dans ce type de personnage parce qu’il existe derrière eux une littérature extrêmement riche. The Taking of Tiger Mountain vient d’un roman intitulé Tracks in the Snowy Forest. Zuo Shan-diao a réellement existé. C’est une personne qui appartient à l’Histoire. Ouyang Feng, évidemment, est un personnage de fiction. Mais The Legend of the Condor Heroes est un roman tellement célèbre qu’il a influencé pratiquement tous les Chinois de cette génération à travers le monde. Pas uniquement en Chine. Pas uniquement à Hong Kong. Lorsque j’étais jeune, je lisais déjà le roman lorsqu’il était publié dans les journaux.

Devenir Ouyang Feng

Il m’était donc très facile d’entrer dans le personnage. Et avec Tsui Hark… particulièrement lorsque j’ai découvert le maquillage, les costumes, l’apparence complète qu’il avait imaginée pour Ouyang Feng… le personnage était là. Tout devenait encore plus évident.

Remettre un prix à Tsui Hark

Vous remettez ici à Udine le Golden Mulberry Award for Lifetime Achievement à Tsui Hark, considéré comme l’un des grands maîtres du cinéma asiatique et, plus largement, du cinéma mondial. Qu’est-ce que cela représente pour vous de lui remettre personnellement cette récompense en Italie, dans un festival qui célèbre le cinéma asiatique depuis vingt-sept ans ?

La relation entre Tsui Hark et moi n’est vraiment pas ordinaire. Nous nous connaissons depuis presque quarante ans. Nous sommes tous les deux Verseau. Nous sommes tous les deux des rêveurs. Et nous travaillons tous les deux… dans l’industrie du rêve.

« Le cinéma est une fabrique de rêves »

On dit souvent que le cinéma est une Dream Factory, une fabrique de rêves. Moi, je suis acteur. Lui est réalisateur. Il fabrique les rêves. Et moi, j’essaie de l’aider à les rendre réels. Ensuite, le public entre dans une salle de cinéma et peut partager avec nous le rêve que nous avons créé. C’est probablement la raison pour laquelle, après toutes ces années, je suis toujours là.

« Je suis le chanceux »

Mais je suis celui qui a eu de la chance. Beaucoup d’acteurs et d’actrices sont morts… ou ont simplement quitté cette fabrique. Moi, aujourd’hui, je suis vieux. Mais je continue à recevoir des opportunités venues du monde entier. Et je continue à m’amuser tous les jours. Même aujourd’hui, en faisant cette interview.

Merci beaucoup.

Merci.


Et depuis cette interview…

Lorsque Tony Leung Ka-fai me disait à Udine combien il se considérait chanceux de pouvoir encore, après plus de quatre décennies, recevoir des propositions venant du monde entier, je ne savais pas encore ce qui allait suivre.

Quelques semaines plus tard, Sons of the Neon Night de Juno Mak, dans lequel il partage l’affiche avec Takeshi Kaneshiro, Lau Ching-wan, Louis Koo et Gao Yuanyuan, était présenté au Festival de Cannes.

Et quelques mois plus tard sortait The Shadow’s Edge de Larry Yang, où il retrouvait Jackie Chan et incarnait Fu Longsheng, le redoutable cerveau d’une organisation criminelle.

Si j’avais su pendant notre rencontre à Udine qu’il venait de tourner ce film, une quatrième question aurait évidemment été obligatoire.

L’histoire est devenue encore plus belle en avril 2026.

Plus de quarante ans après son premier trophée pour Reign Behind a Curtain, Tony Leung Ka-fai a remporté pour The Shadow’s Edge son cinquième Hong Kong Film Award du meilleur acteur.

Dans les années 1980 : Reign Behind a Curtain.

Dans les années 1990 : 92 Legendary La Rose Noire.

Dans les années 2000 : Election.

Dans les années 2010 : Cold War.

Et désormais dans les années 2020 : The Shadow’s Edge.

Cinq décennies consécutives.

Lors de notre entretien à Udine, il me disait qu’un homme n’avait normalement droit qu’à une seule vie, tandis que son métier lui avait permis d’en vivre cent cinquante.

Depuis, Tony Leung Ka-fai en a manifestement ajouté quelques-unes.


Interview : Frédéric Ambroisine
Far East Film Festival — Udine, Italie, 2025
Traduction et adaptation française : CinéFlamme