Pour toute une génération de spectateurs occidentaux, Mars fait partie de ces visages immédiatement reconnaissables du cinéma d’action hongkongais, sans que l’on connaisse nécessairement son nom. Complice régulier de Jackie Chan, acteur, cascadeur et membre de ses équipes d’action pendant de nombreuses années, il apparaît dans certains des films les plus célèbres de l’âge d’or du genre. Mais lorsque je l’ai rencontré presque par hasard à Hong Kong, j’ai découvert que sa carrière avait commencé bien avant : dès l’enfance, dans les grands studios qui dominaient alors l’industrie cinématographique locale.
Un visage familier des films de Jackie Chan
Pour moi, comme sans doute pour beaucoup de spectateurs ayant découvert le cinéma hongkongais à travers les films de Jackie Chan, Mars — de son vrai nom Cheung Wing-fat (蔣榮發) — est d’abord l’un de ces extraordinaires seconds rôles que l’on retrouvait régulièrement au détour d’une bagarre, d’une cascade ou d’une scène comique. Il apparaît notamment dans The Young Master, Dragon Lord, Project A, Police Story, Project A Part II ou Police Story 2, sans compter ses très nombreuses participations comme cascadeur et membre des équipes d’action.
Mais ce que l’on oublie facilement en le voyant dans ces classiques des années 1980, c’est qu’à l’époque Mars est déjà un vétéran du cinéma hongkongais. Né en 1954, il commence à travailler dans le cinéma alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Sa filmographie documentée remonte à 1966 et le voit passer par les grandes productions de la Shaw Brothers, notamment The Monkey Goes West, Come Drink with Me, The One-Armed Swordsman ou Golden Swallow. Avec l’âge, l’enfant acteur devient cascadeur, puis acteur et chorégraphe, traversant plusieurs générations du cinéma d’action hongkongais avant de devenir l’un des visages familiers de l’univers de Jackie Chan.
Une interview qui n’était absolument pas prévue
Cette courte interview possède une histoire assez particulière puisque je n’étais absolument pas venu pour interviewer Mars. Je réalisais ce jour-là un entretien avec Poon Kin-kwan, lui-même ancien enfant acteur de la Shaw Brothers devenu par la suite cascadeur puis chorégraphe d’action. J’ai croisé Mars dans le bureau de Poon Kin-kwan et, alors que j’étais sur le point de partir, la conversation s’est engagée. J’en ai profité pour lui poser quelques questions et il s’est volontiers prêté au jeu.
L’entretien fut donc bref et totalement improvisé, mais Mars m’a raconté quelques souvenirs particulièrement intéressants sur ses débuts comme enfant acteur et sur le fonctionnement des studios hongkongais de l’époque. Il m’a surtout révélé une information qui m’intéressait particulièrement : sa participation à The 14 Amazons, le spectaculaire classique de la Shaw Brothers réalisé par Cheng Kang. Cette participation n’apparaît d’ailleurs pas dans sa filmographie officielle, ce qui n’a finalement rien d’étonnant puisque Mars n’y tenait pas un rôle identifiable à l’écran : il y travaillait comme jeune cascadeur. Une partie de son témoignage a été utilisée dans le documentaire que j’ai consacré à The 14 Amazons. Voici aujourd’hui l’intégralité de cette courte rencontre.
« J’ai été enfant acteur, cascadeur, acteur et chorégraphe »
Vous travaillez dans le cinéma depuis votre enfance. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?
J’ai été enfant acteur, cascadeur, acteur et chorégraphe. Je travaille dans le milieu depuis vingt ans. J’ai collaboré avec beaucoup de stars.
Enfant acteur à la Shaw Brothers et à la Cathay
Comment avez-vous commencé à travailler dans le cinéma ?
À Hong Kong, dans les années 50, il n’y avait que la Shaw Brothers et la Cathay. J’ai travaillé pour ces deux studios. À la Shaw, j’ai tourné Blue Skies, The Monkey Goes West, L’Hirondelle d’or, Le Retour de l’Hirondelle d’or, Un seul bras les tua tous, The Flying Dagger, etc.
Les réalisateurs s’adressaient aux professeurs de l’École du Sud pour trouver des enfants. Nous, les gamins, avions le crâne rasé. Nous tournions des films en parallèle de notre apprentissage.
Comment Chang Cheh choisissait ses enfants acteurs
Comment avez-vous été choisi pour travailler avec Chang Cheh ?
Pour réaliser Le Retour de l’Hirondelle d’or, Chang Cheh a cherché différents profils d’enfants dans quatre écoles. Après la sélection, on m’a désigné pour le rôle, peut-être parce que j’avais une tête bizarre !
Pour les cours de théâtre, nous avions des dialogues à apprendre pour jouer la comédie. Le metteur en scène m’a donné des consignes et m’a lu le texte. Je devais suivre ses instructions. Il ne m’a pas montré le texte parce que j’étais trop jeune : je ne savais pas encore lire.
Vous souvenez-vous de ce que vous aviez dû jouer devant Chang Cheh ?
« Je n’ai pas volé ni mangé votre oie, je peux m’ouvrir le ventre pour vous le prouver ! » J’ai prononcé cette phrase en suivant les instructions. Mon interprétation avait convaincu Chang Cheh et j’ai tourné le film.
Le souvenir oublié de The 14 Amazons
Vous avez également participé à The 14 Amazons ?
Au moment du tournage de The 14 Amazons, je n’avais que seize ans et j’étais cascadeur. On ne voyait pas mon visage à l’écran. Sur le plateau, Cheng Kang demandait souvent à son fils Ching Siu-tung de chorégraphier les mouvements pour les cascadeurs. À cause de mon jeune âge, je n’ai pas été autorisé à démontrer mes capacités. J’ai surtout assisté au tournage de The 14 Amazons.
Quels souvenirs gardez-vous de la fameuse scène du pont humain ?
La célèbre scène où les quatorze actrices formaient un pont humain en cascade a été très éprouvante. C’était un véritable pont humain qui se lançait dans le vide ! Après chaque prise, on entendait les quatorze femmes hurler de douleur !
Elles étaient sur les épaules les unes des autres et étaient donc coincées. Lors de la chute, les Amazones ne pouvaient pas s’extraire du pont qu’elles avaient formé parce que leurs jambes étaient accrochées entre elles. J’étais trop jeune pour me rendre compte de la difficulté : j’ai simplement trouvé le tournage amusant !
Un petit message pour la France
Un dernier mot ?
J’espère pouvoir collaborer un jour avec les acteurs et les réalisateurs français qui apprécient le cinéma chinois. Merci.
Interview : Frédéric Ambroisine
Entretien réalisé à Hong Kong
Une partie de cet entretien a été utilisée dans mon documentaire consacré à The 14 Amazons. Cette courte rencontre improvisée est ici retranscrite dans son intégralité sur CinéFlamme.

