À quelques jours du coup d’envoi de la 32ème édition de L’Étrange Festival, petit retour dans les archives de CinéFlamme. Pas besoin, cette fois, de prendre l’avion pour Hong Kong, la Corée ou le Japon : direction Hollywood, au tournant des années 1970, pour revenir sur un film qui avait été projeté à L’Étrange Festival il y a déjà vingt-trois ans : Beyond the Valley of the Dolls, sorti en France sous les titres Hollywood Vixens, ou encore La Vallée des plaisirs.
Et qui dit Beyond the Valley of the Dolls dit évidemment Russ Meyer. Photographe devenu cinéaste indépendant, Meyer s’était fait une spécialité d’un cinéma d’exploitation volontiers érotique, outrancier, satirique et peuplé de femmes aux formes généreuses. Des films comme Faster, Pussycat! Kill! Kill! ou Vixen! avaient contribué à bâtir sa réputation lorsqu’un grand studio, la 20th Century Fox, lui ouvrit ses portes. Beyond the Valley of the Dolls devint ainsi son premier véritable film de studio et, de très loin, l’une de ses productions les plus ambitieuses.
Russ Meyer à la Fox
Derrière son titre, Beyond the Valley of the Dolls n’est pas réellement une suite de Valley of the Dolls. Russ Meyer et son coscénariste, le jeune critique Roger Ebert — oui, le Roger Ebert — en reprennent plutôt le principe pour le dynamiter joyeusement. Trois jeunes femmes débarquent à Hollywood avec leur groupe de rock, rêvant de succès, avant de découvrir un univers où la célébrité se mélange au sexe, à la drogue, aux excès et bientôt à quelque chose de beaucoup plus sombre. Ebert décrira lui-même le film comme une satire de la formule du premier Valley of the Dolls.
Avec un budget d’environ 900 000 dollars — considérable à l’échelle du cinéma que Meyer avait tourné jusque-là — le réalisateur pouvait soudain disposer des moyens d’un grand studio tout en conservant une bonne partie de sa folie habituelle. Le résultat est un objet difficilement classable : mélodrame, comédie, film musical, satire hollywoodienne, cinéma d’exploitation, psychédélisme et violence se télescopent pendant près de deux heures. Le film fut en outre un immense succès commercial pour la Fox.
Son influence s’est prolongée bien au-delà des années 1970. Les amateurs d’Austin Powers reconnaîtront notamment dans le premier film de 1997 un clin d’œil direct à Z-Man et à sa fameuse réplique « This is my happening and it freaks me out! ».
Mais impossible de parler de Beyond the Valley of the Dolls sans parler de sa musique.
Stu Phillips, bien au-delà des « Dolls »
Lorsque j’ai interviewé Stu Phillips en 2003, mon introduction de l’époque allait droit au but : je le présentais essentiellement comme le compositeur de l’exceptionnelle bande originale du film. Vingt-trois ans plus tard, quelques lignes supplémentaires s’imposent.
Phillips avait déjà une solide carrière dans l’industrie du disque lorsqu’il rencontra Meyer. Arrangeur, compositeur, producteur et chef d’orchestre, il avait notamment créé The Hollyridge Strings, projet orchestral de Capitol Records devenu célèbre entre autres pour ses adaptations instrumentales des Beatles. Il avait travaillé avec des artistes comme Shelley Fabares et participé à des séries telles que The Donna Reed Show ou The Monkees. Il allait par la suite signer des musiques devenues extrêmement populaires à la télévision, parmi lesquelles celles de Battlestar Galactica et Knight Rider — K 2000 chez nous.
Pour Beyond the Valley of the Dolls, Phillips ne se contente pas de composer le score : il participe également à l’écriture de plusieurs chansons, notamment avec Bob Stone et la chanteuse Lynn Carey. Le film est ainsi indissociable de morceaux comme Find It, Come with the Gentle People, Sweet Talkin’ Candyman ou Look On Up at the Bottom.
C’est précisément cette musique qui fut au cœur de notre échange.
Une interview sauvée des archives
Cet entretien a été réalisé par e-mail et publié à l’origine en 2003 sur DVDrama, à l’occasion de la projection de Beyond the Valley of the Dolls à L’Étrange Festival. Les articles que j’avais écrits à l’époque sur le site ne sont malheureusement plus accessibles aujourd’hui. Heureusement, j’avais conservé mes propres archives.
C’est aussi l’une des raisons d’être de CinéFlamme : faire ressortir des tiroirs des rencontres et des textes devenus introuvables, parfois plus de vingt ans après leur première publication. L’entretien qui suit est donc reproduit dans son intégralité, avec simplement quelques corrections de forme et, lorsque le contexte n’était plus suffisamment évident vingt-trois ans plus tard, quelques précisions entre parenthèses.
Entretien avec Stu Phillips
Des études musicales aux premiers pas dans l’industrie
Quand et pourquoi avez-vous décidé de devenir musicien ?
Stu Phillips : L’idée d’une carrière dans l’industrie musicale m’est venue à peu près vers l’âge de 13 ans. J’ai étudié à la High School of Music & Art à New York ainsi qu’à l’Eastman School of Music. Je ne peux vraiment pas vous donner la raison de cette décision. La musique me procurait tout simplement du plaisir. Toutes les musiques : du classique au jazz, en passant par la pop.
Quelles furent vos influences musicales et quel type de musique désiriez-vous aborder en vous lançant dans l’industrie ?
Quand j’ai décidé de quitter l’Eastman School of Music pour entrer dans le métier, mon ambition était de composer comme Morton Gould, David Rose et André Kostelanetz. Durant les dix années qui suivirent, j’ai travaillé dans différents secteurs. J’ai joué du piano dans des bars chics, accompagné des artistes comme Chris Connor et Jimmie Rodgers, travaillé pour Grand Award/Command Records en tant que superviseur technique… et occupé plusieurs autres emplois en rapport avec la musique.
The Hollyridge Strings, les Beatles et la télévision
Pouvez-vous nous expliquer brièvement ce qu’étaient The Hollyridge Strings ?
The Hollyridge Strings était officiellement un orchestre appartenant à Capitol Records. En réalité, lorsque je suis arrivé chez eux avec l’idée de réaliser des versions instrumentales des chansons des Beatles avec un grand orchestre, j’étais toujours sous contrat avec Colpix Records en tant qu’artiste. Il m’était donc impossible d’enregistrer chez Capitol sous le nom de Stu Phillips. C’est la raison pour laquelle mes enregistrements sont sortis sous le nom de The Hollyridge Strings.
Comment êtes-vous arrivé sur des séries télévisées telles que The Donna Reed Show, Gidget ou The Monkees ?
C’est grâce à la générosité de Tony Owen, le mari de Donna Reed et producteur exécutif de la série, que j’ai pu débuter sur The Donna Reed Show. Il voulait me récompenser pour les efforts que j’avais fournis en produisant les tubes de Shelley Fabares et Paul Petersen. Ma participation aux épisodes de Gidget consistait en de petits travaux supplémentaires pour Screen Gems. Pour The Monkees, Bert Schneider, le producteur de la série, m’a proposé le travail en pensant que mon expérience dans l’industrie du disque pouvait représenter un avantage pour composer la musique de la série.
La rencontre avec Russ Meyer
Quand avez-vous rencontré Russ Meyer pour la première fois ?
Lorsqu’il m’a demandé de composer une chanson pour Cherry, Harry & Raquel!. C’est Igo Kantor qui nous a présentés.
Connaissiez-vous ses films précédents et qu’en pensiez-vous ?
J’avais seulement entendu parler de ses précédents films. Il m’était donc impossible d’évaluer son œuvre à cette époque.
La musique est un facteur très important dans les films de Russ Meyer. Est-ce l’une des raisons qui vous ont poussé à travailler avec lui ?
Je vais vous paraître un peu brutal. J’ai travaillé avec Russ parce que je désirais entrer dans les bonnes grâces de la 20th Century Fox. Cela faisait des années que j’essayais d’impressionner Lionel Newman, mais sans succès. C’était donc une belle opportunité pour moi.
De Cherry, Harry & Raquel! à Beyond the Valley of the Dolls
Durant une séquence de Beyond the Valley of the Dolls — lorsque Kelly, interprétée par Dolly Read, rencontre sa tante pour la première fois —, on entend un morceau provenant de la bande originale de Cherry, Harry & Raquel!, composée par William Loose et Igo Kantor. Pourquoi Russ Meyer l’a-t-il utilisé dans ce film ? Y avez-vous participé ?
Non ! Il y a quelques morceaux que Russ a ajoutés lors du doublage du film. Il y avait un besoin urgent et Igo Kantor a utilisé ce qu’il avait sous la main. Le seul morceau auquel j’ai participé pour la musique de Cherry, Harry & Raquel! fut Toys of Your Times, chanté par le groupe The Jacks & Balls. J’avais rencontré Igo Kantor à l’époque de The Donna Reed Show. En revanche, je n’ai jamais travaillé avec Bill Loose.
Pop, rock et étiquettes musicales
La plupart des chansons de Beyond the Valley of the Dolls sont très rock’n’roll. Est-ce un genre que vous appréciez ?
Je considère les chansons de BVD comme du « pop-rock ». Est-ce que j’aime ou non le rock ? Tout dépend du style de rock dont vous parlez. Il y en a que j’aime et d’autres que je déteste vraiment.
Il existe aujourd’hui de nombreux termes pour définir les différentes catégories de rock’n’roll : « pop music », « pop-rock », « easy listening », « lounge music », « pop psychédélique », etc. Cette avalanche de qualificatifs a-t-elle une signification pour vous ?
Pour moi, il s’agit avant tout de musique. Bonne ou mauvaise. Toutes ces différentes appellations sont tout simplement des termes de marketing destinés à susciter l’intérêt des acheteurs.
Que pensez-vous du revival des années 1960 et 1970, avec les compilations de musique psychédélique ou des films comme Austin Powers, qui rend notamment hommage à Beyond the Valley of the Dolls ?
Je n’ai pas vraiment d’opinion. Naturellement, j’apprécie que mes œuvres passées soient remises au goût du jour.
Lynn Carey et les chansons du film
Vous avez coécrit deux chansons avec Lynn Carey : Find It, que l’on entend au début du film, et Once I Had Love, qui figure sur la bande originale mais pas dans le film. Pourquoi ?
Lorsque nous avons appris que les Sandpipers allaient sortir un single avec la chanson-thème du film, il fallait trouver un endroit où intégrer leur interprétation. Le générique d’ouverture utilisait une scène du film accompagnée d’une musique instrumentale. Le seul emplacement disponible était donc la scène d’amour lesbien où Once I Had Love devait initialement être utilisée. La chanson a été retirée du film, mais conservée sur le 33-tours de la bande originale.
Je ne connaissais que légèrement le travail de Lynn avant Beyond the Valley of the Dolls.
Vous avez ensuite travaillé sur un autre film de Russ Meyer, The Seven Minutes. Votre travail était-il le même ? Avez-vous de nouveau collaboré avec Lynn Carey ?
Mon travail fut exactement le même. J’ai coécrit deux chansons avec Lynn Carey. Elle a chanté Midnight Tricks avec Neil Merryweather.
Pourquoi la collaboration avec Russ Meyer s’est-elle arrêtée ?
Par la suite, vous avez travaillé sur de nombreuses séries télévisées populaires. Pourquoi n’avez-vous plus collaboré aux films suivants de Russ Meyer ?
Pour être honnête, il ne me l’a jamais proposé. Russ avait signé un contrat de trois films avec la Fox, mais après The Seven Minutes, qui fut un échec commercial, la Fox était plutôt contente de le laisser partir sans aller au bout de son contrat. Russ est donc retourné à ses productions à petit budget et je pense que j’étais devenu un peu trop cher pour lui.
Le mystère de la voix de Lynn Carey
Pourquoi la Fox a-t-elle décidé de remplacer la voix de Lynn Carey sur la première édition discographique de la bande originale de Beyond the Valley of the Dolls ? Sa voix a-t-elle également été remplacée dans le film ?
Non, ils n’ont pas remplacé sa voix dans le film. Et je pense qu’il y a une très grande différence entre les deux chanteuses. Lynn a été remplacée sur le disque en raison de difficultés d’ordre juridique et d’autres problèmes qui sont survenus. La remplacer fut une décision de dernière minute. Il a d’ailleurs fallu trouver une autre chanteuse en très peu de temps. La nouvelle interprète a dû chanter dans la même tonalité que Lynn puisque nous n’avions pas l’intention de réenregistrer les morceaux.
Le label britannique Harkit Records vient de rééditer la bande originale, permettant enfin d’entendre, plus de trente ans après, les versions originales avec Lynn Carey. Comment cette réédition a-t-elle vu le jour et que représente-t-elle pour vous ? Le film continue par ailleurs à être projeté, notamment dans un festival français. Êtes-vous heureux de constater qu’il reste aussi populaire ?
Pendant de nombreuses années, j’ai essayé d’obtenir auprès de la Fox la véritable bande originale de BVD afin de pouvoir éditer un CD promotionnel pour tous les fans qui réclamaient les versions avec la voix de Lynn. La Fox n’était pas très coopérative et, au bout d’un moment, j’ai laissé tomber.
Je suis heureux qu’Harkit ait enfin sorti ce CD et je trouve qu’ils ont fait un excellent travail sur le packaging. Après toutes ces années, cela me fait toujours plaisir de voir mes premières tentatives appréciées par le public. Il semble que, depuis cinq ans, je sois davantage reconnu que pendant mes huit premières années de carrière. C’est pourquoi j’ai décidé d’écrire un livre : Stu Who? Forty Years of Navigating the Minefields of the Music Business.
Propos recueillis par Frédéric Ambroisine — 2003
Entretien réalisé par e-mail et initialement publié sur DVDrama.
Une bande originale qui avait elle-même son histoire
L’histoire racontée par Stu Phillips mérite effectivement quelques explications pour le lecteur d’aujourd’hui. Dans le film, les chansons interprétées en playback par les Carrie Nations utilisent notamment les voix de Lynn Carey et Barbara « Sandi » Robison. Mais lorsque la bande originale fut commercialisée en 1970, des problèmes contractuels entraînèrent le remplacement de Carey sur le disque par une autre chanteuse, Ami Rushes. Les spectateurs qui connaissaient le film ne retrouvaient donc pas exactement sur leur 33-tours les voix qu’ils avaient entendues au cinéma.
Il fallut attendre 2003, justement l’année de cet entretien, pour qu’une réédition Harkit permette enfin de retrouver les versions originales enregistrées pour le film avec Lynn Carey.
Et l'histoire ne s'arrête pas là.
Car parallèlement à cet entretien avec Stu Phillips, j’avais également interrogé Lynn Carey elle-même. Son témoignage apporte évidemment un autre éclairage sur cette drôle d’histoire et sur les raisons pour lesquelles sa voix avait disparu du disque alors qu’elle était toujours présente dans le film.
Cette seconde interview, elle aussi sortie des archives de DVDrama plus de vingt ans après, sera prochainement publiée sur CinéFlamme.

