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Nancy Sit, la « Mère de Hong Kong » (Interview)

par Frédéric Ambroisine | 20 Août 2026 | Interviews, Portraits

Ancienne enfant star et idole de la jeunesse dans les années 1960 et 1970, l’actrice et chanteuse Nancy Sit Ka-yin est l’une des rares vedettes féminines hongkongaises de sa génération dont la popularité n’a jamais véritablement faibli.

Toujours aussi active et travailleuse, la souriante Nancy Sit est aujourd’hui affectueusement surnommée par le public local la « Mother of Hong Kong ».

Entretien réalisé à Hong Kong en 2004.

Des « Sept Princesses » à l’idole des années 1960

Comment avez-vous débuté votre carrière ?

J’ai intégré le milieu du cinéma à l’âge de huit ans. Mon grand-père fêtait son 70e anniversaire, et c’est mon père qui avait organisé le spectacle donné en son honneur. Durant cette soirée, où furent invitées des personnalités du cinéma, j’ai exécuté un numéro de danse d’opéra cantonais. Les producteurs présents ce soir-là ont alors dit : « Un jour, ce sera une star. »

C’est ainsi que j’ai été invitée à tourner dans mon premier film, Fifteen Children, l’histoire de quinze enfants et de leur mère.

Un peu plus tard, au début des années 1960, j’ai commencé à jouer aux côtés d’autres jeunes actrices de ma génération : Josephine Siao Fong-fong, Connie Chan Po-chu, Fung So-bo, Shum Chi-wa, Wong Oi-ming et Petrina Fung Bo-bo. Comme nous étions aussi belles que des princesses, nous fûmes surnommées « Les Sept Princesses ». (Rires.)

À l’époque des « Sept Princesses », vous étiez déjà chanteuse et actrice. Votre emploi du temps devait être extrêmement chargé ?

Effectivement. Mais à mes débuts, mon père était très strict. Quand j’étais une enfant star, il ne me laissait pas, par exemple, travailler toute la nuit sur un plateau. Je ne tournais que deux jours par semaine, car il voulait que je me concentre sur mes études. Quelquefois, je me disputais avec lui à cause de ça.

Voilà pourquoi, en tant qu’enfant star, je ne travaillais finalement pas énormément. Mais lorsque je suis devenue adolescente, mes films sont devenus de plus en plus populaires. Je pouvais chanter, danser, tourner dans des films d’arts martiaux, et j’avais de plus en plus de fans.

Après le cycle secondaire, j’ai quitté l’école pour me consacrer à ma carrière d’actrice. Et c’est là que j’ai commencé à travailler tous les jours, quasiment sans dormir.

« Pour devenir une star, il faut savoir faire des sacrifices. »

Comédies, films musicaux et arts martiaux

Dans les années 1960, vous alterniez films d’arts martiaux en costumes et films contemporains. Quel était votre genre favori à l’époque ?

Mon genre favori était la comédie. Je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas une tête spécialement comique, mais ma façon de jouer et ma vivacité amusaient le public. Et cela me plaisait que tout le monde soit heureux en voyant mes films.

De plus, pratiquement tous les films contemporains dans lesquels j’ai joué, qui étaient pour la plupart des comédies romantiques, contenaient des passages musicaux.

Il y a même des passages musicaux dans certains de vos films d’action, dans I’ll Get You One Day, par exemple. Pourquoi ?

Quand l’une de mes chansons, ou l’une de celles chantées par Connie Chan ou Josephine Siao, devenait populaire, elle se retrouvait obligatoirement dans l’un de nos films. I’ll Get You One Day, même si c’est un film plutôt sérieux, n’a pas fait exception à la règle.

Dans ce film, j’incarne la sœur du personnage interprété par Connie Chan, et nous sommes confrontées à une bande de gangsters. Datant du début des années 1970, il était plus violent que mes films tournés la décennie précédente.

Dans le film, Connie Chan se déguise en homme pour infiltrer un gang et me sauver. Il y a même une scène où elle danse avec moi. J’étais encore très belle à l’époque ! (Rires.)

Parlons de l’un de vos meilleurs films, Teddy Girls, sorti un an plus tôt. Ce drame adolescent, exempt de scène musicale, est une œuvre beaucoup moins « light » et plus réaliste que vos précédents films ?

Je crois que j’avais 16 ans à l’époque de ce film. J’y incarne, aux côtés de Josephine Siao, une adolescente qui s’évade d’un centre pour jeunes délinquantes. C’est la première fois que je jouais une « bad girl ». Jusqu’alors, j’étais la jeune fille mignonne et gentille dans l’esprit du public.

Quand mes parents ont reçu le scénario de Teddy Girls, ils l’ont tout simplement refusé. Ils pensaient que cela affecterait ma carrière. Mais le réalisateur Patrick Lung Kong a rencontré mes parents pour les convaincre.

« Pour qu’elle devienne une bonne actrice, il faut qu’elle essaye toutes sortes de rôles. Je suis persuadé qu’après ce film, son jeu progressera… »

Et mes parents m’ont laissé essayer. Pour préparer mon rôle, j’ai rencontré des filles ayant vraiment été dans des centres de redressement. Je pense que je ne m’en suis pas mal sortie, et je trouve le film excellent.

Dans les films d’arts martiaux cantonais des années 1960, les rôles masculins comme féminins étaient souvent joués par des actrices. Connie Chan et Petrina Fung ont interprété plusieurs personnages masculins, tandis que les rôles féminins étaient souvent attribués à Josephine Siao et à vous. Pourquoi ?

J’ai également joué des rôles d’hommes dans des films d’arts martiaux. Au milieu des années 1960, par exemple, dans The Six-Fingered Lord of the Lute, qui a eu un certain succès.

Les rôles d’hommes étaient attribués aux adolescentes car les voix des garçons muaient. C’était très difficile physiquement : nous devions porter des combinaisons très serrées pour nous aplatir la poitrine et ressembler à de jeunes hommes. C’était particulièrement dur en été, lorsqu’il faisait très chaud.

Bruce Lee, Golden Harvest et Hapkido

Comment vous êtes-vous retrouvée dans le film d’arts martiaux Hapkido ?

C’est une longue histoire. Au début des années 1970, Bruce Lee, qui vivait aux États-Unis, correspondait souvent avec son ami Unicorn Chan. Un jour, Bruce Lee lui a envoyé une lettre lui disant qu’il voulait retourner à Hong Kong pour y faire des films. La lettre était à moitié en anglais et à moitié en cantonais.

Unicorn m’a donc demandé de lire la lettre et d’envoyer une réponse à Bruce. Je lui ai dit d’essayer de contacter la Shaw Brothers, qui serait peut-être intéressée.

Je l’ai ensuite mis en contact avec la Golden Harvest, avec laquelle il a tourné son premier gros succès, The Big Boss. Pour me remercier, Bruce Lee m’a recommandée à Raymond Chow, le patron de la Golden Harvest, afin que je sois guest-star dans Hapkido.

Quitter le show-business… puis tout recommencer

Quand avez-vous eu l’opportunité de choisir vos rôles sans l’avis de vos parents ?

Ma mère était mon agent artistique et mon mentor. Elle décidait de tout pour moi. Elle lisait les scénarios, s’occupait de ma coiffure, des relations publiques, etc.

Je pense que lorsque j’ai eu une vingtaine d’années, j’ai commencé à me prendre en main. J’avais une émission de variétés hebdomadaire à Hong Kong qui s’appelait Nancy & Michael. Elle a duré quatre ans.

Après cette émission, j’ai quitté l’industrie de la télévision et du cinéma, car je pensais qu’il était temps de m’arrêter et de consacrer mon temps à « Mister Right ». En tant que femme chinoise, je suis très difficile. Je n’ai pas suivi les traditions en me mariant et en ayant des enfants au « bon moment ». J’ai attendu l’âge de trente ans avant de commencer à m’occuper de ça.

J’ai donc arrêté ma carrière pour fréquenter des gens en dehors de l’industrie, car avoir un petit ami dans le business, ce n’est pas stable. J’ai rencontré mon mari. Les premières années étaient merveilleuses. Mais après sept ans, il est parti.

À l’époque, j’avais trois enfants. C’était très difficile pour moi. J’ai gardé le secret, car j’étais célèbre et je ne voulais pas ébruiter cela, ni mes problèmes financiers. J’étais déprimée.

Kindred Spirit et un retour triomphal

Et vous êtes ensuite revenue dans le show-business ?

En 1995, j’ai pu divorcer car on a enfin pu établir que mon mari avait vraiment disparu. La nouvelle s’est évidemment répandue et, à l’époque, TVB cherchait une femme pour jouer dans la série Kindred Spirit. Ils pensaient que j’étais la personne parfaite pour interpréter Ho Yee.

Ce fut l’opportunité de faire mon « come-back », de gagner à nouveau correctement ma vie et d’offrir un futur stable à mes enfants.

« Je ne pensais pas redevenir populaire, car j’étais déjà un peu âgée. C’est une sorte de miracle : tout le monde m’aime et mes émissions télévisées ont un taux d’audience très élevé. »

Au départ, je devais tourner 36 épisodes. Mais la série a duré plus de cinq ans et a dépassé les mille épisodes. Cela m’a beaucoup aidée, m’a redonné de l’espoir et m’a rendu mon bonheur.

De quoi parle cette série ?

Dans Kindred Spirit, j’incarne Tante Ho, une immigrée venue de Chine. Quand elle arrive à Hong Kong, tout est trop cher pour elle. Elle a eu un fils à 16 ans, qu’elle élève seule. C’est une personne très joyeuse de nature.

Dans la série, cette femme d’âge mûr trouve le véritable amour, donc beaucoup de spectatrices se sont identifiées à mon personnage. L’histoire est à la fois très compliquée et attirante. Il y a quatre histoires d’amour en parallèle avec les différents protagonistes. C’est aussi une tragédie.

Stephen Chow, Black Rose II et une nouvelle génération

Peu après le début de Kindred Spirit à la télévision, vous réapparaissez également sur grand écran dans The God of Cookery ?

The God of Cookery est le film qui a marqué mon retour au cinéma en 1996. Stephen Chow m’a contactée après avoir vu Kindred Spirit, justement.

Quand j’ai reçu le scénario du film, mon personnage était beaucoup moins important. Mais durant le tournage, Stephen m’a demandé ce que j’avais envie de faire dans le film. Je lui ai dit : « J’aime danser. »

Voilà pourquoi je danse comme une folle dans le final du film, dans le rôle de la juge. (Rires.)

Vous avez ensuite joué dans Black Rose II, une parodie-hommage à un film de Chu Yuan tourné dans les années 1960 ?

Je connaissais très bien le producteur depuis les années 1970. Après m’avoir vue dans The God of Cookery, il m’a appelée aussitôt.

Le rôle original était tenu par Connie Chan, mais c’est Petrina Fung qui l’a remis au goût du jour avec la parodie de Jeff Lau, 92 Legendary La Rose Noire (1). Étant l’une des « Sept Princesses », il a pensé que je ferais l’affaire dans cette suite délirante.

J’aime beaucoup ce film, dans lequel j’ai dû exécuter plusieurs scènes d’action avec Sandra Ng, sous la direction de Corey Yuen (2).

Après Black Rose II, j’ai reçu beaucoup de propositions de films, mais je n’avais plus le temps. Avec Kindred Spirit et une autre série, Virtues of Harmony, je n’avais plus le temps de dormir.

Récemment, Sharon Yeung Pan-pan m’a invitée à jouer dans un film avec le chanteur William Hung, Where’s Mama’s Boy?. Il joue le rôle de mon fils et chante bien évidemment « She Bangs » (3). Il y a aussi un peu de kung-fu dans cette comédie en costumes.

Devenir la « Mother of Hong Kong »

Aujourd’hui, vous êtes plus active que jamais ! Comment faites-vous pour chanter, jouer dans des séries télévisées, préparer vos émissions de télévision et de radio, doubler votre série animée, donner des concerts, etc. ?

Je dors habituellement deux ou trois heures par jour. J’ai des tournages tous les jours, car la série continue du lundi au vendredi. Je suis aussi animatrice d’une émission de radio, Family Magazine Radio Show.

Aujourd’hui, je suis ma propre manager et j’ai trois enfants à élever. Au début, c’était très difficile. Je voulais vraiment abandonner.

J’ai travaillé dur et, après un ou deux ans, je me suis rendu compte que je pouvais le faire. J’ai aussi appris à mes enfants à être indépendants comme moi. Maintenant, j’ai une assistante et un consultant.

« Je voulais me construire une image de “Mother of Hong Kong”. Et je pense y être arrivée. »

Propos recueillis par Frédéric Ambroisine
Hong Kong, 2004

Remerciements : Sharon Yeung et Mabel Wong

Notes

1. Le film est disponible en DVD zone 2 sous le titre La Rose Noire.

2. Jeff Lau et Corey Yuen ont coréalisé Black Rose II.

3. Repéré dans l’émission American Idol — l’équivalent américain de la Star Academy —, William Hung est surtout connu pour ses talents de saboteur musical, ce qui ne l’a pas empêché de vendre des dizaines de milliers de disques.