Sur CinéFlamme, nous parlerons bien sûr de celles et ceux qui font vivre aujourd’hui les cinémas que nous aimons. Mais nous reviendrons également sur le parcours de personnalités disparues, célèbres ou beaucoup moins connues, dont l’histoire mérite d’être racontée.
Chua Lam (蔡瀾), disparu en 2025 à l’âge de 83 ans, appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Du moins lorsqu’on observe sa carrière depuis la France.
À Hong Kong et dans le monde chinois, plusieurs générations l’ont surtout connu comme écrivain, chroniqueur gastronomique et personnalité de télévision, célèbre pour son érudition, son humour et son art de vivre. Mais bien avant cette incarnation médiatique, Chua Lam avait participé à quelques-unes des grandes heures du cinéma hongkongais.
Pour le cinéphile que je suis, il reste avant tout l’un de ces hommes de l’ombre qui contribuèrent à créer des passerelles entre les différentes industries cinématographiques asiatiques, notamment durant l’âge d’or de la Shaw Brothers.
J’ai eu la chance de le rencontrer à Hong Kong en 2003, pour un long entretien consacré précisément à son travail dans le cinéma et à ses années passées auprès de la Shaw Brothers. Une interview qui, plus de vingt ans après son enregistrement, demeure malheureusement encore inédite.
De Singapour à Tokyo, puis à la Shaw Brothers
Né en 1941 à Singapour, Chua Lam était le deuxième fils de Chua Boon Hean. Après ses études secondaires, il partit au Japon étudier à la Nihon University.
C’est là qu’au début des années 1960, le jeune cinéphile eut l’idée de proposer à Run Run Shaw d'importer des films japonais afin de diversifier le catalogue de la Shaw Brothers et de répondre à la demande croissante de films de qualité à Hong Kong et sur les autres marchés asiatiques.
L'initiative ne passa pas inaperçue. En 1963, la Shaw Brothers l’engagea à plein temps et lui confia rapidement la direction de son bureau de Tokyo.
Chua Lam n’avait alors que 22 ans.
Cette position allait lui permettre de devenir un intermédiaire privilégié entre deux des industries cinématographiques les plus dynamiques d’Asie.
Un pont entre Hong Kong et le Japon
Entre 1966 et 1971, Chua Lam joua un rôle particulièrement important dans les échanges entre les cinémas hongkongais et japonais.
Il facilita notamment la venue à Hong Kong de techniciens et cinéastes japonais qui allaient participer à de nombreuses productions de la Shaw Brothers.
Parmi eux figurait le réalisateur Umetsugu Inoue, qui signa pour le studio des films tels que Hong Kong Nocturne, Operation Lipstick ou The Millionaire Chase.
Autre collaborateur essentiel : le directeur de la photographie Tadashi Nishimoto, également connu à Hong Kong sous le nom de Ho Lan-shan, qui travailla notamment sur Empress Wu, Come Drink with Me et A Cause to Kill.
Ces collaborations ne se résumaient pas à faire venir quelques professionnels étrangers au studio. Elles participèrent à une véritable circulation des savoir-faire entre le Japon et Hong Kong : mise en scène, photographie, éclairage, mouvements de caméra, techniques de production…
À une époque où le cinéma japonais jouissait d’un prestige considérable dans toute l’Asie, ces échanges contribuèrent à faire évoluer l’esthétique et les méthodes de production du cinéma hongkongais.
Deux salles de Hong Kong étaient alors même consacrées exclusivement aux films japonais, témoignant de l’importance de ce cinéma auprès du public local.
Quand la Shaw Brothers regardait au-delà de Hong Kong
L’action de Chua Lam ne se limita pas aux relations avec le Japon.
Il participa également au développement de coproductions entre Hong Kong et plusieurs pays asiatiques, notamment le Japon et les Philippines. Une stratégie qui permettait à la Shaw Brothers de partager certains coûts de production, de toucher de nouveaux marchés et de renforcer sa présence à l’échelle régionale.
Cette dimension internationale apparaît notamment dans les grandes productions de Chang Cheh The Water Margin et All Men Are Brothers, où les vedettes hongkongaises Ti Lung et David Chiang côtoyaient les acteurs japonais Toshio Kurosawa et Tetsuro Tamba.
Ces collaborations peuvent aujourd’hui sembler naturelles. Elles l’étaient beaucoup moins à une époque où les grandes industries cinématographiques asiatiques possédaient chacune leurs stars, leurs studios, leurs réseaux de distribution et leurs propres marchés.
Chua Lam fut précisément l’un de ceux qui savaient faire circuler les talents, les idées et les films au-delà de ces frontières.
De la Shaw Brothers à la Golden Harvest
Son parcours dans le cinéma hongkongais ne s’arrêta pas avec la Shaw Brothers.
Dans les années 1980, Chua Lam rejoignit son grand concurrent, la Golden Harvest, où il occupa notamment des responsabilités importantes dans la production.
Il participa ainsi à une autre période fondamentale du cinéma de Hong Kong : celle de son explosion internationale, notamment à travers la carrière de Jackie Chan.
Le cinéma hongkongais avait changé. La domination du système des grands studios de l’époque Shaw s'effaçait progressivement au profit d’une nouvelle génération de producteurs, réalisateurs et vedettes. Chua Lam était encore là, au cœur de cette transformation.
C’est peut-être l’un des aspects les plus fascinants de son parcours : avoir traversé plusieurs époques radicalement différentes de l’industrie cinématographique hongkongaise, tout en conservant cette ouverture permanente vers les autres cinémas d’Asie.
Derrière la personnalité médiatique, un homme de cinéma
À partir des années 1990 et surtout 2000, l’image publique de Chua Lam fut progressivement associée à tout autre chose.
Auteur prolifique, voyageur, gastronome, chroniqueur et personnalité de télévision, il devint une figure familière du public hongkongais et chinois. Pour beaucoup, le Chua Lam du cinéma appartenait désormais à une autre vie.
C’est pourtant cette vie-là qui mérite aussi d’être racontée.
Car derrière l’homme spirituel parlant de gastronomie et d’art de vivre se cachait un cinéphile passionné, mais surtout quelqu’un qui avait participé concrètement à la fabrication et à la circulation des films.
Il n’était ni une star apparaissant à l’écran, ni un réalisateur dont le nom figurait en grandes lettres sur les affiches. Son influence était d’une autre nature : celle de ces producteurs, intermédiaires, conseillers et hommes de réseaux sans lesquels certaines rencontres artistiques n’auraient peut-être jamais eu lieu.
C’est aussi à cela que servira la rubrique Portrait de CinéFlamme : raconter les parcours évidents, mais également faire réapparaître celles et ceux que l’histoire du cinéma a parfois laissés hors champ.
Chua Lam nous a quittés en 2025. Mais lorsqu’on revoit aujourd’hui certains classiques de la Shaw Brothers, lorsqu’on observe les échanges entre Hong Kong et le Japon durant les années 1960 et 1970, ou l’ouverture toujours plus internationale du cinéma hongkongais qui suivit, une partie de son histoire est encore là, quelque part derrière les images.
Frédéric Ambroisine
Photo : Chua Lam (蔡瀾) et sa compagne de l’époque, Kumiko (久美子), à Tokyo, vers 1965.

