En 2003, nous découvrions une partie méconnue de l’œuvre de Chung Chang-wha (1), qui jusqu’alors n’était l’homme que d’un film dans l’esprit du grand public (La Main de fer). En 2004, une sélection savoureuse de coproductions entre la Corée et Hong Kong des années 60, 70 et 80 nous révéla la véritable paternité de certains films — qui savait que Hand of Death avait été coréalisé par John Woo et le Coréen Kim Chung-yong ? — et nous fit découvrir des perles rares non répertoriées, comme le film d’horreur coréen The Black Hair, avec Chen Ping et Ku Feng, deux acteurs de la Shaw Brothers !
En 2005, Cho Young-jung, la programmatrice en chef de la section Korean Retrospective du Festival de Pusan, frappa une fois de plus très fort en rendant hommage à un cinéaste exceptionnel qui avait quitté notre monde trente ans auparavant : Lee Man-hee, le « Poète de la Nuit ».
Une rétrospective pour redécouvrir Lee Man-hee
Mort à l’âge de 45 ans, Lee Man-hee tourna une cinquantaine de films en quinze ans d’activité. Les dix films sélectionnés par Cho Young-jung nous permirent d’apprécier la variété des genres que le cinéaste aborda avec autant de créativité que de cœur à l’ouvrage.
Lee Man-hee ayant passé l’arme à gauche, c’est sa fille, l’actrice Lee Hye-yeong (No Blood No Tears), qui posa sa main sur Nampodong Street à la place de son père, laissant sa trace sur l’avenue des stars de Pusan.
Mais elle ne fut pas la seule à contribuer à cet événement, qui demanda de nombreux mois de travail acharné. En effet, l’une des excellentes surprises de cette rétrospective fut l’invitation de deux anciens collaborateurs du maître, le chef opérateur Seo Jeong-min et le scénariste Paek Kyeol, qui participèrent aux Q&A après les différentes projections…
Devil’s Stairway : suspense, horreur et photographie
Dans Devil’s Stairway (1964), un docteur tue sa maîtresse — une infirmière — et jette son corps du haut d’un pont pour pouvoir épouser la fille du directeur de l’hôpital. Lorsque le corps est retrouvé, la police conclut à un suicide. Un an plus tard, l’assassin découvre un mot signé de la défunte…
Alors que la salle entière était encore sous le choc de ce film mêlant avec succès suspense et horreur, Seo Jeong-min, perfectionniste, se permit une vigoureuse critique concernant la qualité de la copie :
« J’ai vraiment eu honte d’avoir revu ce superbe thriller en noir et blanc dans de telles conditions. Cette copie était loin d’être parfaite. J’aurais dû participer à la restauration, car je n’ai pas eu la même sensation qu’il y a trente ans. »
Le directeur de la photographie se livra par la suite à des propos plus agréables et surtout plus informatifs sur son travail :
« J’ai appris la photographie à l’époque du collège, puis du lycée. En Corée, il n’y avait pas de livre pour ça, et nous n’avions pas de matériel pour étudier. J’ai donc tout appris par moi-même. J’ai étudié l’histoire de l’art occidental et j’ai vu beaucoup de films étrangers. J’ai étudié beaucoup de théories pour construire mes bases et ensuite fournir un travail personnel sans imiter le travail des autres. Pour Devil’s Stairway, personne ne m’a dit que, pour communiquer la peur au spectateur, il faut faire ci ou ça… »
The Marines Who Never Returned : filmer la guerre à balles réelles
Seo Jeong-min nous révéla également de nombreuses anecdotes après la projection du chef-d’œuvre The Marines Who Never Returned (1963), qui conte le destin tragique d’un régiment pendant la guerre de Corée.
Cette énorme production décrivant l’absurdité de la guerre contient bien sûr d’impressionnantes scènes d’action, mais réussit surtout à équilibrer de bouleversants moments intimistes avec des scènes un peu plus légères : l’équipe de soldats adopte une gamine aussi espiègle qu’attachante, qui devient leur mascotte et leur remonte le moral. Certaines séquences sont même carrément drôles, comme celle où les hôtesses coréennes refusent de proposer leurs services aux soldats coréens, leur préférant ceux des Nations unies, ou celle où les soldats dansent en singeant des pas de twist…
Lorsqu’un spectateur félicita monsieur Seo pour la qualité des effets spéciaux, ce dernier lui rétorqua qu’il n’y en avait pas. Les scènes d’explosion étaient réalisées avec de vrais explosifs ; les acteurs — dont la moitié étaient d’anciens marines — tiraient à balles réelles pendant les scènes d’action, certains se prenant même des douilles dans la figure. Quant à Lee Man-hee, il fut vêtu d’un costume militaire durant tout le tournage de ce film qui enflamma le box-office local !
The Starting Point : cascades et direction d’acteurs
Dans The Starting Point (1967), un malfrat en mission pour son gang commet accidentellement un meurtre. Le gang décide alors de l’éliminer et charge une prostituée de le surveiller durant sa dernière mission…
La première scène du film est quasiment expérimentale : dix minutes sans dialogue, accompagnées d’un thème musical récurrent et obsédant, durant lesquelles le personnage principal rôde sur un toit pour voler un précieux document. S’ensuit une scène de combat où il tente laborieusement de se défaire de l’emprise du vigile qui l’a surpris. Une scène de plusieurs minutes durant laquelle les deux hommes dévalent des marches d’escalier sur plusieurs étages !
La scène finale est encore plus puissante et se déroule dans les décors naturels du mont Seorak. Selon Seo Jeong-min, l’acteur principal Shin Seong-il n’en pouvait plus d’exécuter lui-même ses cascades à la demande du réalisateur.
Friand de ce genre d’anecdotes aujourd’hui considérées comme légendaires, le public n’hésita pas à en réclamer à tout-va. Seo Jeong-min se fit un plaisir de répondre à cette demande :
« Je pense que Lee Man-hee était le meilleur directeur d’acteurs en Corée à l’époque. Un jour, il a demandé à un comédien de pleurer dans une scène, et ce dernier ne pouvait absolument pas faire ça sur commande. Alors Lee Man-hee et lui se sont éloignés du plateau pendant cinq minutes. Pendant ces cinq minutes, je voyais de loin le réalisateur lui parler. Et tout d’un coup, l’acteur s’est mis à pleurer ! De la magie pure et simple ! »
Holiday, le film que la censure voulut faire disparaître
L’événement de cette rétrospective fut sans conteste la projection du sublime Holiday (1968), un film qui fut interdit lors de sa sortie…
Deux amants se donnent rendez-vous dans un parc. La jeune femme est enceinte et le couple n’a pas les moyens d’élever un enfant. Seule solution : l’avortement. L’homme demande donc à son amie de l’attendre sur un banc, en lui promettant de revenir le plus rapidement possible, dès qu’il aura trouvé l’argent pour l’opération…
Le scénariste du film, Paek Kyeol, était apparemment très ému de revoir ce film qu’il pensait perdu à tout jamais :
« En 1968, la dictature régnait en Corée du Sud, et le gouvernement avait mis en place un système de censure très sévère. Lorsque j’ai commencé à écrire Holiday, Lee Man-hee m’a dit de ne pas me soucier de ça et d’y aller à fond. Résultat : le film fut charcuté et 50 % des scènes que j’avais écrites furent coupées. De plus, le comité de censure demanda des modifications au niveau de l’histoire, mais Lee Man-hee refusa aussi sec. C’est pour cette raison que Holiday fut banni pendant 30 ans. Je suis vraiment touché que ce film ait pu être montré après toutes ces années. C’est au-delà des mots… »
À première vue, on pourrait penser qu’il y a une certaine complaisance dans la façon de montrer la galère de la jeunesse à l’écran, mais Paek Kyeol nous affirma que ce film n’était que le reflet de la réalité :
« Nous étions tous pauvres et nous n’avions aucun espoir pour le futur. Comme le couple montré dans le film, nous n’avions même pas assez d’argent pour pouvoir nous payer un café. Ce scénario, c’est du vécu. Lorsqu’un jeune couple se donnait rendez-vous devant un café, il ne rentrait jamais à l’intérieur. Si l’un arrivait en retard, l’autre l’attendait dehors dans le froid… »
(LIEN : Holiday — particulièrement important, puisqu'il s'agit du cœur de cette partie)
Créer sous la dictature
Banni pour noirceur et décadence, Holiday fut réalisé dans un style, une fois de plus, expérimental, donnant lieu à des scènes probablement jamais vues auparavant. Notamment celle où le héros, complètement saoul, hante les rues accompagné d’une séduisante jeune femme rencontrée dans un bar.
Un trip visuel et sonore qui donne au spectateur la sensation à la fois de vertige, de désir et de désespoir qu’éprouvent les protagonistes. Diablement efficace !
Paek Kyeol poursuivit :
« À cause de la censure, nous étions contraints de cacher pas mal de messages derrière des symboles, ou de créer des situations s’éloignant de la réalité. Beaucoup ont cessé de se battre et se sont soumis aux règles de la dictature, mais pas Lee Man-hee ! Parfois, il pouvait filmer avant que le scénario ne soit terminé pour éviter le verdict de la censure après lecture du projet. Ce que Lee Man-hee représente ne se limite pas uniquement à son talent artistique, mais aussi à son attitude de défi face à la dictature qui régnait en Corée. Pouvoir enfin montrer Holiday après plus de trois décennies peut être considéré comme une victoire. »
Ce qui est surprenant, c’est que la plupart des scènes coupées ne concernaient pas vraiment la dégradation des personnages, mais plutôt celle de l’image du Séoul de l’époque…
« Montrer une rivière dévastée n’a pas du tout plu à la censure. Cela montrait pour elle la “face laide” de Séoul. Lorsque le personnage masculin dépose sa copine à l’hôpital et commence à déambuler dans les rues, la ville de Séoul est montrée de façon bien plus glauque. La censure a donc coupé pas mal de scènes de ce genre. Le comité n’arrêtait pas de me demander pourquoi j’insistais tant pour montrer le mauvais côté des choses. Il se demandait ce que Lee Man-hee avait derrière la tête. »
Paek Kyeol enchaîna en faisant fantasmer les spectateurs sur ce qu’aurait pu être la version intégrale de Holiday :
« Dans le scénario original, le film devait débuter par un cadavre flottant dans la rivière Han. Et c’est la voix off de cette personne morte qui commençait à raconter sa vie. Après ça, trois amis de cette défunte personne apparaissaient dans l’histoire. La police, après enquête sur cette personne morte, questionnait les trois amis… Il faut aussi noter qu’au début, le corps était découvert intact et que, dans la scène de fin, il est méconnaissable. Même dans la mort, cette personne demeure inconnue pour ses amis… »
(LIEN : un article de référence sur la censure du cinéma sud-coréen sous les régimes autoritaires — pertinent ici)
Préserver et redécouvrir les classiques du cinéma coréen
Rendons-nous à l’évidence : la section Korean Retrospective est probablement la plus passionnante du Festival de Pusan, et surtout la plus essentielle, car la majorité des films qui y sont projetés ne sont visibles nulle part ailleurs.
Cho Young-jung nous expliqua :
« Les films classiques coréens devraient être préservés. Ils font partie de notre culture et, pourtant, il n’y a pas de DVD (2) ni de VHS édités pour permettre au public de découvrir ces films. Le seul moyen pour les voir en Corée, à part les festivals, demeure la télévision. Mais ce genre de programme fait seulement 2 % d’audience. »
Aujourd’hui, les classiques du cinéma coréen commencent à être redécouverts, même si certains festivals occidentaux ont encore du mal à mettre la main sur certains films.
« Les copies des films de Lee Man-hee que nous avons faites pourront être utilisées par les autres festivals (3). Concernant les autres classiques coréens, le problème principal est au niveau du copyright. C’est l’ayant droit qui décide si son film doit être montré ou non. Nous avons perdu tant de films en Corée ! Il est normal qu’ils craignent d’envoyer leur toute dernière copie sans être sûrs de la voir revenir en bon état. »
En tout cas, le succès grandissant de la Korean Retrospective était apparemment en train de faire son effet :
« Les personnes qui remplissent la salle à cette rétrospective jouent un rôle très important dans la reconstruction de l’industrie du cinéma coréen. Il s’agit de la quatrième année où j’interviens en tant que modérateur. Et lorsque j’ai commencé à travailler sur cette rétrospective, il y a sept ans, il n’y avait pratiquement personne. L’intérêt du public grandit année après année. »
Texte : Frédéric Ambroisine
Propos de Seo Jeong-min, Paek Kyeol et Cho Young-jung recueillis à Pusan en octobre 2005.
Merci à Cho Young-jung et à toute l’équipe du PIFF.
Notes
- Voir Kumite n°22.
- Très peu de classiques du cinéma coréen furent édités en DVD en Corée. Parmi eux : The Marines Who Never Returned de Lee Man-hee chez Bitwin (en VOSTA).
- Certains films de Lee Man-hee devaient normalement être projetés au Festival Paris Cinéma en 2006.

