Le 24 mai 2024, j’ai eu le plaisir d’être invité par le Forum des images pour donner un cours de cinéma consacré à l’un de mes genres de prédilection : le polar hongkongais.
Intitulée Lumières sur le noir : une exploration du polar hongkongais, cette intervention d’environ 1 h 15, suivie d’une quinzaine de minutes d’échanges avec le public, s’inscrivait dans le cadre de Portrait de Hong Kong, l’imposante rétrospective organisée par le Forum des images du 3 avril au 7 juillet 2024. Plus de cent séances permettaient alors de parcourir l’histoire et les multiples visages du cinéma hongkongais.

Plus de soixante-dix ans de polar hongkongais
J’avais déjà eu l’occasion de donner des conférences sur le cinéma asiatique, mais celle-ci représentait pour moi un petit défi supplémentaire. Je me suis décidé assez tardivement à accompagner mon intervention d’une présentation visuelle composée de plus de 70 slides, que j’ai conçues et agencées moi-même à partir de films couvrant pratiquement toute l’histoire du cinéma hongkongais, des années 1950 aux années 2020.
L’idée n’était surtout pas de commencer avec John Woo et les gunfights des années 1980. Pour comprendre comment le polar hongkongais est devenu ce que nous connaissons aujourd’hui, il fallait remonter beaucoup plus loin et replacer son évolution dans celle de l’industrie cinématographique locale.
J’ai donc commencé par le cinéma cantonais en noir et blanc des années 1950, extrêmement prolifique, dans lequel existaient déjà de nombreux récits criminels, enquêtes et murder mysteries, parallèlement à un cinéma mandarin destiné à un marché différent et dominé progressivement par de grands studios comme la MP & GI/Cathay et la Shaw Brothers.

De la Shaw Brothers au polar urbain
La conférence permettait ensuite de suivre la manière dont le crime et le polar vont progressivement quitter les décors parfois très théâtraux des productions anciennes pour investir le Hong Kong contemporain.
À la fin des années 1960 et au début des années 1970, la Shaw Brothers commence ainsi à multiplier les thrillers contemporains, parfois réalisés par des cinéastes japonais invités par le studio. Des films comme Diary of a Lady Killer, Raw Passions, Dear Murderer, Dark Rendezvous, puis The Lady Professional témoignent de cette évolution et de l'influence exercée à l'époque par les cinémas japonais et américain.
J’ai également évoqué la porosité entre le film d’arts martiaux, le film de gangsters et le polar moderne chez Chang Cheh, avec des œuvres comme Vengeance, The Duel, Le Justicier de Shanghai ou Man of Iron. Puis viennent des films de plus en plus urbains et violents comme The Kiss of Death, The Delinquent ou Police Force.

Quand le polar regarde la société hongkongaise
L’un des aspects qui m’intéressait particulièrement était de montrer que le polar hongkongais ne se résume pas à des poursuites, des fusillades et des gangsters.
Il constitue aussi, à différentes périodes, un formidable miroir de la société locale.
Kidnap de Cheng Kang s’inspire ainsi d’une véritable affaire criminelle ayant marqué Hong Kong, tandis qu’Anti-Corruption de Ng See-yuen s’attaque frontalement au scandale de corruption entourant le policier Peter Godber et à la création de l’ICAC. Ce dernier adopte une approche beaucoup plus réaliste, allant jusqu’à intégrer des images documentaires aux images de fiction.
Puis arrive en 1976 Jumping Ash, de Po Chih-leong et Josephine Siao, coécrit par l’ancien policier Philip Chan. Caméra portée, tournages en décors naturels, mélange des genres et approche presque documentaire : le film annonce déjà certains principes de la future Nouvelle Vague hongkongaise.

La Nouvelle Vague change la donne
À la fin des années 1970, une nouvelle génération de cinéastes va justement bouleverser le cinéma local.
Des films comme The Servant de Ronny Yu et Philip Chan, Cops and Robbers d’Alex Cheung, The Secret d’Ann Hui ou The System de Peter Yung apportent au polar une énergie et un réalisme nouveaux. Puis Tsui Hark réalise en 1980 le rageur L’Enfer des armes, dont le nihilisme sera suffisamment explosif pour provoquer l’intervention de la censure hongkongaise.
Patrick Tam, Kirk Wong et d’autres cinéastes vont à leur tour brouiller les frontières entre polar, film d’auteur, drame, romance et cinéma d’action.

John Woo et l’âge d’or
Impossible évidemment de raconter l’histoire du polar hongkongais sans s’arrêter sur le choc provoqué en 1986 par Le Syndicat du Crime (A Better Tomorrow) de John Woo.
Le succès phénoménal du film change la donne. Woo impose un cinéma où le mélodrame, l’amitié, la trahison et le sacrifice sont aussi importants que les fusillades. Suivront notamment The Killer, Une balle dans la tête puis, en 1992, À toute épreuve (Hard Boiled), qui reste pour moi l’un des sommets absolus du cinéma d’action.
Mais cette période ne se résume évidemment pas à John Woo. J’ai également consacré une partie de la conférence à Kirk Wong, notamment The Club, Gunmen, Crime Story, OCTB et Rock N’ Roll Cop, autant de films qui montrent les différentes directions que pouvait prendre le polar hongkongais.

Ringo Lam, Johnnie To et les héritiers
Comment ne pas parler également de Ringo Lam et de sa formidable trilogie On Fire : City on Fire, Prison on Fire et School on Fire ?
Ce dernier, qui était d’ailleurs l’un des films préférés de Ringo Lam, utilise le polar pour montrer une société gangrenée par les triades jusque dans le système scolaire. Et dans les années 1990, Lam continuera d’explorer le genre, notamment avec le remarquable Full Alert.
La conférence se poursuivait naturellement avec Johnnie To et Milkyway Image, de The Mission à PTU, Breaking News, Election ou Exilé, avant d’arriver à une génération plus récente représentée notamment par Wilson Yip et Soi Cheang, jusqu’à Limbo, Mad Fate et Twilight of the Warriors: Walled In.

La conférence en vidéo
Finalement, malgré une préparation assez sportive et mon idée tardive de construire plus de 70 slides pour accompagner le cours, tout s’est plutôt bien passé ! J’ai surtout pu aborder les sujets qui me tenaient à cœur et tenter de montrer que l’histoire du polar hongkongais ne commence pas dans les années 1980 : elle traverse en réalité une grande partie de l’histoire du cinéma de Hong Kong et accompagne ses transformations industrielles, sociales, politiques et esthétiques.
L’intégralité de mon intervention a été captée par l’équipe du Forum des images et mise en ligne sur son site ainsi que sur ses chaînes YouTube et Dailymotion.
Vous pouvez retrouver la conférence en vidéo ci-dessous.
Et bientôt Ringo Lam sur grand écran…
Petit prolongement particulièrement réjouissant : parmi les nombreux films de Ringo Lam évoqués durant cette conférence figuraient Prison on Fire et School on Fire.
Deux ans plus tard, ces deux films vont justement revenir à quelques mètres de l’endroit où je donnais ce cours : ils seront projetés dans quelques semaines à L’Étrange Festival, au Forum des images, en versions restaurées 4K.
Pour les amoureux du polar hongkongais — et de Ringo Lam en particulier —, c’est évidemment un rendez-vous à ne pas manquer.

🎬 Mardi 1er septembre – 21h30 — 🔥 Prison on Fire — Salle 300
🎬 Samedi 5 septembre – 14h00 — 🔥 School on Fire — Salle 500
🎬 Jeudi 10 septembre – 16h30 — 🔥 Prison on Fire — Salle 500
🎬 Samedi 12 septembre – 18h45 — 🔥 Prison on Fire 2 — Salle 300

