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Old Boy : entretien avec Park Chan-wook

par Frédéric Ambroisine | 20 Août 2026 | Interviews

⚠️ Attention : cet entretien révèle plusieurs éléments clés de l’intrigue et de la fin d’Old Boy. Il est fortement recommandé d’avoir vu le film avant de poursuivre la lecture.

En avril 2004, quelques semaines avant qu’Old Boy ne remporte le Grand Prix du Festival de Cannes, Park Chan-wook répondait à mes questions sur son adaptation du manga japonais, la violence de son cinéma, Choi Min-sik, le tournage de la célèbre scène du poulpe, ses influences et ses projets à venir. Réalisé pour le dossier de presse français officiel du film distribué par Wild Side, cet entretien est reproduit ici dans son intégralité, plus de vingt ans après sa première publication.

Une interview réalisée avant le phénomène Old Boy

Lorsque j’ai préparé cette interview de Park Chan-wook en avril 2004, Old Boy n’était pas encore devenu le monument du cinéma coréen que nous connaissons aujourd’hui.

J’avais eu la chance de voir le film avant sa présentation au Festival de Cannes et travaillais alors sur son dossier de presse français officiel, pour sa distribution en France par Wild Side.

J’avais déjà eu l’occasion de croiser Park Chan-wook à plusieurs reprises, mais cet entretien ne fut pas réalisé en face-à-face. Au moment où je préparais mes questions, le réalisateur était déjà reparti travailler sur son film suivant. Il tournait son segment Cut de Three... Extremes, film à sketches réunissant également le Hongkongais Fruit Chan et le Japonais Takashi Miike. Le film sortira en Corée en août 2004. (Korean Film Council)

Les questions lui furent donc envoyées et ses réponses traduites du coréen vers le français par Eunseon Lee Segay.

Quelques semaines plus tard, tout allait changer.

Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2004, Old Boy reçut le Grand Prix du Jury. Le film allait ensuite connaître une carrière internationale exceptionnelle et devenir progressivement l’une des œuvres emblématiques de la nouvelle vague du cinéma sud-coréen.

Relire cette interview plus de vingt ans après est d’autant plus intéressant qu’elle saisit Park Chan-wook juste avant cette consécration internationale.

Il y parle encore de Old Boy comme de son nouveau film, explique pourquoi le public coréen l’a mieux accueilli que Sympathy for Mr. Vengeance, revient sur son budget d’environ trois milliards de wons et évoque avec beaucoup de modestie une carrière de réalisateur qui n’a alors que douze ans.

Certaines réponses prennent aujourd’hui une saveur particulière.

Il explique notamment hésiter entre un film de vampires et un film de vengeance centré sur une femme d’âge mûr. Ces deux projets deviendront respectivement Thirst et Lady Vengeance.

Plus étonnant encore, Park évoque un autre film qu’il aurait aimé réaliser : une adaptation du roman The Ax de Donald Westlake. Il explique avoir contacté les ayants droit avant d’apprendre que ceux-ci avaient déjà vendu les droits à Costa-Gavras, qui préparait alors Le Couperet.

Une histoire qui, rétrospectivement, ressemble presque à une prémonition : Park Chan-wook n’abandonnera jamais complètement cette idée.

C’est aussi ce qui rend passionnante la redécouverte de ce type d’archives. Elles ne documentent pas seulement la sortie d’un film : elles permettent de retrouver un cinéaste à un instant très précis de son parcours, avant que nous connaissions la suite de l’histoire.

Voici donc, reproduit dans son intégralité, l’entretien avec Park Chan-wook réalisé en avril 2004 pour le dossier de presse français d’Old Boy.


Du manga au film

Êtes-vous familier de la culture manga ? Comment avez-vous découvert celui d’Old Boy et quels changements avez-vous apportés à l’histoire en l’adaptant au cinéma ?

J'apprécie les mangas japonais, mais je ne suis pas forcément un grand fan de mangas. C'est Bong Joon-ho, le réalisateur de Memories of Murder, qui m'a conseillé de lire Old Boy. Je l'ai lu sans penser à en faire un film.

Alors, quand le producteur est venu me voir avec ce manga, j'ai dû le relire sous un autre angle.

Concernant la différence entre les deux… Tout d'abord, le mobile de vengeance est totalement différent. En conséquence, les moyens de vengeance sont également différents. Situation, réplique… Enfin, il n'y a pas une seule scène tirée du manga original.

C'est vrai que les adaptateurs aiment bien dire qu'ils ont tout changé. Dans le film et le manga, les points communs sont la prison privée, l'histoire d'un homme qui renaît à travers une expérience d'enfermement, et le fait que le méchant ne se cache pas de son ennemi.

De la critique à l’écriture

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l'écriture ?

Quand j'étais à la fac, j'essayais de faire des adaptations de romans pour la TV dans l'espoir de gagner un peu d'argent. Je n'en ai vendu aucune, mais je pense que c'était le début de ma carrière dans l'écriture.

En Corée, on n'a pas vraiment de bons scénaristes et les réalisateurs doivent écrire les scénarios eux-mêmes. C'est pour ça que j'écris toujours mes scénarios.

Le travail de critique était aussi amusant, mais honnêtement, je faisais ça pour pouvoir manger. Maintenant, je peux vivre sans écrire de critiques et j'en suis reconnaissant à Dieu.

Écrire pour les autres

Vous avez écrit les scénarios de deux films réalisés par d'autres réalisateurs comme The Anarchists et Bizarre Love Triangle. Pourquoi ne pas les avoir réalisés vous-même ? Comment se déroule en général la collaboration avec vos coscénaristes ?

J'ai dû abandonner la réalisation de The Anarchists en choisissant JSA, car les deux projets se sont montés en même temps.

Concernant le scénario de Bizarre Love Triangle, je l'ai écrit pour Lee Moo-young, mon meilleur ami. D'ailleurs, c'est avec lui que j'ai écrit les scénarios de Trio et JSA.

En ce moment, nous travaillons ensemble sur un nouveau scénario [traduction littérale française du titre : « Mari pour la vie »]. On se raconte des blagues et on s'amuse bien en écrivant chaque ligne de cette histoire. Parfois, il est donc difficile de dire qui a écrit ceci ou cela.

Un cinéma pessimiste ?

Malgré leurs styles très différents, vos trois derniers films sont des drames humains empreints d’un certain pessimisme. Êtes-vous d’accord ?

L'expression « des drames humains » me paraît vague. Y a-t-il des films qui ne sont pas « des drames humains » ?

Mais c'est vrai que c'est assez pessimiste.

Je pense que je fais des films « pessimistes » parce que je trouve stupide mon attitude trop optimiste dans ma vie quotidienne. Aussi, des films qui montrent un certain optimisme, les autres en font assez.

À propos de la fin d'Old Boy, il peut y avoir plusieurs interprétations. En tout cas, les deux amoureux sont vivants, et c'est évident qu'ils vont vivre ensemble.

Le film finit par la scène où les deux se serrent dans les bras en disant « je t'aime ».

En conséquence, on ne peut pas vraiment conclure que c'est un film pessimiste.

N.E.P.A.L. et les travailleurs immigrés

Avant Old Boy, vous avez tourné un court métrage, N.E.P.A.L.. Comment ce projet a-t-il débuté ?

La Commission des droits de l'homme me l'a proposé ainsi qu’aux autres réalisateurs qui participent à If You Were Me.

J’ai toujours voulu faire des longs et des courts métrages en alternance, et donc cette proposition m'a beaucoup plu.

Comme je suis très intéressé depuis toujours par les problèmes des ouvriers immigrés en Corée, j'ai choisi ce thème en premier parmi les six réalisateurs.

La Commission nous a donné un budget très limité et, en conséquence, j'ai dépensé beaucoup d'argent personnel pour mon segment.

Je le regrette un peu.

David Fincher, Sophocle et Carl Gustav Jung

La manipulation dont est victime le héros du film rappelle un peu The Game de David Fincher. Ce film vous a-t-il influencé ?

J'ai vu ce film, mais je ne crois pas qu'il m'ait influencé. Car je ne l'avais pas aimé.

En y réfléchissant, il y a une chose en commun, et c'est assez important.

Normalement au cinéma, les riches sont entourés d'un nombre important d'hommes et de servants. Ils sont souvent entourés de flatteurs et de parasites.

Mais dans le film de Fincher, Michael Douglas était différent.

D'ailleurs, j'ai dit à quelqu'un que cet aspect était la seule chose originale dans le film. Peut-être que cet aspect a été projeté dans Old Boy ?

En même temps, ce genre d'atmosphère est déjà dans le manga original.

Sinon, il n'y a pas d'autres réalisateurs ou films qui m'ont influencé.

Quand j'ai écrit le scénario, j'ai lu les œuvres de Sophocle et de Carl Gustav Jung.

« Les scènes violentes d’Old Boy sont très modérées »

Les scènes de violence dans Old Boy semblent plus explicites que dans Sympathy for Mr. Vengeance. Quel est, selon vous, le plus violent des deux ?

Les scènes violentes dans Old Boy sont très modérées.

Comparez la scène du tendon d'Achille dans Sympathy for Mr. Vengeance et celle où Dae-soo coupe sa langue dans Old Boy.

Dans cette dernière, la caméra cadre les yeux de Choi Min-sik et ensuite ses mains. C'est-à-dire qu'on ne voit jamais sa langue.

Mais certains spectateurs paniquent avant de la voir, se cachent derrière leurs mains et croient qu'ils ont vu la langue en train d'être coupée !

C'est vraiment dingue !

Violence, inceste et censure

Avez-vous rencontré des problèmes avec la censure ?

Concernant la classification, ce qui m'inquiétait le plus, c'était la scène d'amour incestueuse, plutôt que la violence.

Les membres du bureau de la classification se sont rendu compte du fait qu'ils font l'amour sans connaître leur vraie relation.

Ils ne l'ont donc pas classé X.

Que pensez-vous de la représentation de la violence dans le cinéma coréen ?

Je n'ai pas vraiment d'idées générales sur la violence dans le cinéma coréen parce que je ne vois pas beaucoup de films coréens.

Mais en Corée, où la possession d'armes à feu est totalement interdite, il est impossible de penser à un meurtre commis avec un pistolet.

À mon avis, c'est pour ça que les personnages dans les films coréens sont toujours face à face et utilisent des couteaux ou leurs poings quand ils se battent.

Je ne sais pas si je peux utiliser cette expression, mais ce genre de violence me paraît plus « humaine ».

Mais ça peut paraître plus violent aux yeux des Occidentaux car elle est plus « directe ».

EGG Films et la naissance de MOHO Films

Parlez-nous de la société EGG Films, qui coproduit Old Boy.

EGG Films n'est pas une compagnie que nous, les réalisateurs, avons montée.

En fait, nous avons signé un contrat pour un certain nombre de films et nous avons été payés d'avance.

Récemment, j'ai monté ma propre société de production qui s'appelle MOHO Films. Mon prochain long métrage sera produit par cette compagnie.

Selon le projet, je vais sûrement travailler en association avec EGG Films.

Choi Min-sik : un producteur « vraiment malin »

Comment avez-vous rencontré Choi Min-sik ?

Une chose très typique en Corée dans le milieu du cinéma, c'est que tout le monde se voit très souvent et devient facilement proche.

Ce n'est pas une exagération de dire que tous les réalisateurs et tous les acteurs se connaissent.

J'ai bien aimé et apprécié l'interprétation de Choi Min-sik dans No. 3 et Failan. On m'a dit que lui aussi avait apprécié Sympathy for Mr. Vengeance.

Le producteur d'Old Boy a dit à Choi Min-sik que j'allais réaliser le film avant que j'aie réellement accepté la proposition.

Il m'a également menti en me disant que Choi Min-sik avait accepté le rôle sans avoir eu sa réponse.

Il était vraiment malin de nous avoir manipulés ainsi.

Choi Min-sik face au poulpe

Comment s’est déroulée l’impressionnante scène du restaurant avec le poulpe ?

C'était bien sûr difficile pour Choi Min-sik de manger un poulpe vivant.

Mais ce genre de souffrance physique n'est pas un problème pour les acteurs coréens.

Si vous le félicitez pour cette scène, il va sourire et vous dire :

« Ce n'est rien. Je n'avais qu'à supporter ça pendant quelques instants. Pour moi, dévisager mon partenaire sans dire un mot, c'est beaucoup plus difficile. »

Yoo Ji-tae et Kang Hye-jung

Pouvez-vous également nous parler du choix de Yoo Ji-tae et Kang Hye-jung ?

Le choix de Yoo Ji-tae est en fait le résultat d'une recherche d'un acteur qui paraissait le moins méchant possible.

Kang Hye-jung a été choisie parmi 300 actrices sur audition.

Le réalisateur Kim Jee-woon (Deux Sœurs) et l'acteur Sol Kyung-gu (Oasis), qui m'ont aidé pour l'audition, étaient tous d'accord.

Elle a été choisie à l'unanimité.

Pourquoi Old Boy a séduit le public coréen

Le public coréen a été plus réceptif à Old Boy qu’à Sympathy for Mr. Vengeance. Quelles sont, d’après vous, les raisons du succès du film au box-office ? Quelles ont été les réactions du public et de la critique en Corée ?

Le public coréen aime bien le style de jeu de Choi Min-sik dans Old Boy.

Son jeu est à la fois passionné et humain et, surtout, il sait faire naître chez le public un sentiment de pitié.

Les Coréens, qui sont extraordinairement compatissants, adorent les personnages misérables de ce genre.

Les critiques et le public ont été passionnés par le film.

Budget et tournage

Quel a été le budget et la durée du tournage ? Est-ce une « grosse » production à l’échelle du cinéma coréen ?

Le budget était de 3 100 000 000 wons — environ trois millions de dollars US — sans compter les frais de marketing.

C'est relativement un gros budget.

De l'adaptation du scénario jusqu'à la fin de la postproduction, on a mis à peu près un an.

De Sympathy for Mr. Vengeance à l’exagération d’Old Boy

Sympathy for Mr. Vengeance privilégiait beaucoup les moments de silence tandis que la musique dans Old Boy est très présente. Pourquoi ce choix ?

Si j'ai cherché à créer un minimalisme pour Sympathy for Mr. Vengeance, pour Old Boy, je voulais créer une esthétique d'exagération.

Si je parle de la musique du film, il y a des morceaux de valse, tango, techno, etc.

La musique est sans cesse présente dans le film, ce qui signifie « le temps insaisissable qui coule sans arrêt ».

En y réfléchissant, je pense que j'ai traité la question du temps et de la mémoire d'une manière similaire à celle de Sergio Leone.

Au tournage, je me suis souvent dit :

« Ça ressemble plus ou moins à un western. »

Vampires, vengeance… et The Ax

Quels sont vos projets ?

Je suis en train de monter le sketch que je viens de tourner pour Three... Extremes, une coproduction coréano-nippo-hongkongaise dont la sortie est prévue pour août 2004.

On m'a dit que Takashi Miike avait déjà fini le sien. Je ne sais pas en ce qui concerne la partie hongkongaise.

Pour mon prochain long métrage, j'hésite entre deux projets : un film de vampires et un film sur la vengeance qui complétera ma « trilogie vengeance ».

Ce dernier sera sur la vengeance d'une femme d'âge mûr.

J'ai déjà écrit les deux scénarios et maintenant il faut décider quel projet sera tourné en premier.

Après ces deux films, j'ai encore deux projets en tête. Je pense que ce seront des films politiques…

Ah oui, je voulais faire un film tiré du roman The Ax de Donald Westlake.

J'ai contacté l'ayant droit et j'ai appris qu'ils avaient déjà vendu les droits d'adaptation.

En fait, c'est le film que Costa-Gavras est en train de tourner.

C'est marrant, non ?

« Pour un homme qui n’a pas beaucoup de talent comme moi… »

Quel regard portez-vous sur votre carrière, douze ans après vos débuts derrière la caméra ?

Je pense que mes films s'améliorent ou, au moins, qu'ils ne se détériorent pas.

J'ai toujours fait de mon mieux dans la limite de mes possibilités.

Pour un homme qui n'a pas beaucoup de talent comme moi…

ça n'a pas été trop mal.


Interview : Frédéric Ambroisine
Traduction du coréen : Eunseon Lee Segay
Avril 2004

Entretien initialement publié dans le dossier de presse français officiel d’Old Boy, distribué en France par Wild Side. Reproduit par CinéFlamme en 2026.