Cascadeur, acteur et combattant à l’écran, Collin Chou a traversé plusieurs époques du cinéma d’action asiatique avant de se faire connaître du grand public international grâce aux deuxième et troisième volets de Matrix. En décembre 2007, alors que Flash Point venait de rappeler de manière particulièrement brutale ce dont le cinéma d’action hongkongais était encore capable, je lui avais consacré un long entretien. Resté inédit jusqu’à aujourd’hui, le voici enfin.
De Sammo Hung aux Wachowski
Né à Taïwan, Collin Chou Siu-lung appartient à cette génération d’acteurs dont la carrière raconte à elle seule une partie de l’évolution du cinéma d’action hongkongais. Il a également longtemps été crédité sous le nom de Ngai Sing, pseudonyme que lui avait donné Sammo Hung lorsqu’il rejoignit Hong Kong en 1989.
Cascadeur avant de devenir acteur, Chou a travaillé avec quelques-uns des plus grands noms du cinéma d’action. Dans les années 1990, on le retrouve notamment devant la caméra de Corey Yuen dans The Bodyguard from Beijing et My Father Is a Hero, aux côtés de Jet Li. Il tourne également sous la direction de Ringo Lam dans Victim.
Son parcours prend une dimension internationale lorsqu’il rejoint Yuen Woo-ping et les Wachowski sur The Matrix Reloaded et The Matrix Revolutions, dans lesquels il interprète Seraph. Il poursuit ensuite sa carrière entre productions asiatiques et occidentales, notamment dans DOA: Dead or Alive de Corey Yuen, Fearless de Ronny Yu ou The Forbidden Kingdom de Rob Minkoff.
Mais c’est surtout un autre film qui m’intéressait au moment de cet entretien : Flash Point.
Après SPL, le nouveau choc Donnie Yen
En 2005, Wilson Yip et Donnie Yen avaient signé avec SPL (Sha Po Lang) un polar noir et brutal qui marquait une nouvelle étape dans leur collaboration. Le film renouait avec une certaine tradition du cinéma policier hongkongais tout en proposant une approche beaucoup plus contemporaine des combats.
À l’époque, cette nouvelle direction du cinéma d’action hongkongais était particulièrement excitante.
J'avais découvert les premières images de Flash Point au marché du film de Hong Kong. Et parmi les extraits présentés figuruaient déjà des images de l'affrontement entre Donnie Yen et Collin Chou.
Difficile de ne pas avoir envie d'en voir davantage.
Le combat final allait effectivement devenir l'un des morceaux de bravoure du film : un affrontement extrêmement physique dans lequel Donnie Yen poursuivait notamment son exploration à l'écran de techniques issues du grappling et des arts martiaux mixtes, face à un Collin Chou particulièrement impressionnant.
C'était donc une excellente occasion de revenir directement avec lui sur la fabrication de cette séquence, mais également sur son parcours entre Taïwan, Hong Kong et Hollywood.
Une interview restée dans les tiroirs
Contrairement à la majorité de mes entretiens, celui-ci n'a pas été réalisé en face-à-face. J'avais envoyé mes questions à Collin Chou par e-mail en décembre 2007 et il avait pris le temps d'y répondre en détail.
L'interview était destinée à un projet de magazine consacré au cinéma asiatique qui, finalement, ne vit jamais le jour.
La période était malheureusement assez révélatrice de ce qui se passait alors dans la presse spécialisée française : entre la fin de l'année 2007 et le début de 2008, plusieurs des magazines consacrés au cinéma asiatique auxquels j'avais collaboré avaient disparu ou cessé leur activité. Cet entretien est donc resté totalement inédit.
Près de vingt ans plus tard, il était temps de le sortir des tiroirs.
Collin Chou, Ngai Sing ou Chou Siu-lung ?
Quel est votre véritable nom : Ngai Sing ou Chou Siu-lung ?
En anglais, Collin Chou, et en chinois, Chou Siu-lung. Le nom Ngai Sing m'a été donné par Sammo Hung. Je l'ai utilisé lorsque je suis arrivé à Hong Kong, de 1989 à 1997.
Je n'ai jamais aimé ce nom, mais comme j'étais sous contrat avec la société de Sammo et que la plupart des acteurs de sa compagnie utilisaient à l'époque des noms de scène, je l'ai simplement adopté.
Lorsque j'ai quitté sa société en 1997, j'ai repris mon propre nom.
Pourquoi et comment avez-vous choisi le prénom anglais Collin ?
Je l'aimais bien, alors j'ai décidé de l'utiliser.
Quand avez-vous commencé à apprendre le cantonais ?
Après mon arrivée à Hong Kong en 1989.
Les arts martiaux : « Je ne me considère pas comme un artiste martial »
Quand et comment avez-vous commencé à apprendre les arts martiaux ? Qui étaient vos maîtres ?
J'ai huit frères et quatre sœurs. Mon père est parti après la naissance du plus jeune. Ma mère a dû élever seule treize enfants. Cela a été très difficile pour nous tous.
Certains de mes frères ont été placés dans un orphelinat et j'ai commencé à travailler lorsque j'avais environ six ou sept ans.
Je me souviens qu'un collègue m'avait emmené dans un parc un matin et que j'y avais vu beaucoup de gens rassemblés pour pratiquer les arts martiaux. J'ai commencé à m'entraîner avec eux et, comme beaucoup de gens à l'époque, j'y allais simplement lorsque j'en avais envie.
Je n'ai donc jamais vraiment reçu d'entraînement formel. Je ne me souviens même plus des noms des maîtres qui enseignaient dans ce parc.
Quels styles d'arts martiaux avez-vous pratiqués et lequel préfériez-vous ?
Quand j'étais jeune, j'apprenais simplement ce qu'on voulait bien m'enseigner.
Lorsque j'ai commencé à travailler dans le cinéma, je me suis rendu compte que mes techniques étaient assez variées, mais je ne me considère pas comme un artiste martial.
Pour chaque film sur lequel je travaillais, j'apprenais simplement les bases du style dont j'avais besoin. En revanche, à force de beaucoup travailler, j'étais capable de faire en sorte que cela rende bien à l'écran.
Les années de cascadeur à Taïwan
Sur quels types de séries télévisées et de films avez-vous travaillé à Taïwan ? Pouvez-vous donner quelques titres ?
Je ne m'en souviens plus. J'ai travaillé sur énormément de productions et la plupart n'ont pas de titre anglais.
Il y en a tellement que je ne me souviens même plus de leurs titres chinois !
Aviez-vous alors l'occasion de discuter avec les acteurs et les réalisateurs, ou travailliez-vous essentiellement avec les cascadeurs et les chorégraphes ?
Je travaillais principalement avec les équipes de cascadeurs et les chorégraphes.
Leurs noms sont uniquement en chinois et je ne sais pas comment les retranscrire en anglais. Je n'ai appris à utiliser un ordinateur que quelques années plus tôt, aux États-Unis, et je ne sais taper qu'en anglais, pas en chinois.
Avec quelles équipes de cascadeurs avez-vous travaillé à Taïwan avant de partir pour Hong Kong ?
Désolé, j'ai travaillé avec tellement d'équipes de cascadeurs différentes que je ne me souviens plus du nom de la plupart d'entre elles.
Apprendre à jouer grâce à Matrix
Comment avez-vous appris le métier d'acteur ?
J'ai appris à jouer tout simplement en jouant dans des films.
Mais j'ai véritablement compris ce qu'était le travail d'acteur lorsque j'ai participé à mon premier film aux États-Unis, Matrix 2 & 3. Warner Bros. avait engagé un coach pour me faire travailler.
J'ai alors commencé à comprendre ce que signifiait réellement le métier d'acteur. Mon coach avait étudié les méthodes de Stella Adler.
Après avoir terminé Matrix 2 & 3, j'ai acheté plusieurs livres de Stella Adler et j'ai travaillé avec un professeur issu de son école à Los Angeles.
Pourquoi avoir choisi de poursuivre une carrière d'acteur plutôt que de devenir réalisateur ou chorégraphe d'action ?
J'aime davantage jouer que travailler sur les scènes d'action.
Lover's Tears et les rôles dramatiques
Lover's Tears (誓不忘情), avec Lam Ching-ying et Sammo Hung, est un polar dramatique sérieux et violent, sans arts martiaux. Le film repose davantage sur les performances des acteurs que sur l'action. Vous y interprétez le personnage principal, qui est de plus un personnage positif, et je pense qu'il s'agit de l'un de vos meilleurs rôles. Quels souvenirs gardez-vous du film et pourquoi n'avez-vous pas eu davantage l'occasion d'interpréter ce genre de personnage ?
Désolé, je n'ai plus énormément de souvenirs de ce film parce que cela remonte à très longtemps.
Mais je me souviens avoir beaucoup apprécié de travailler avec le réalisateur Jacob Cheung. Nous nous parlons encore parfois au téléphone lorsque nous en avons le temps.
Quant à savoir pourquoi je n'ai pas eu davantage l'occasion d'interpréter ce genre de personnage… Les acteurs sont très passifs. Nous jouons les rôles qu'on nous propose.
Ringo Lam et Victim
Un autre très bon film sans arts martiaux dans lequel vous avez joué est Victim (目露凶光). Comment était le travail avec Ringo Lam ?
Malheureusement, je n'ai travaillé que huit jours environ sur le film.
Tout ce dont je me souviens, c'est que Ringo était très intense sur le plateau.
Première rencontre avec Donnie Yen
En 1999, vous avez joué pour la première fois avec Donnie Yen dans Black City, également connu sous le titre City of Darkness (黑色城市). L'avez-vous rencontré pour la première fois sur ce tournage ?
Oui. Je l'ai rencontré pour la première fois sur ce film.
Comment avez-vous préparé votre combat final contre lui ? Combien de temps a-t-il fallu pour le tourner et comment s'est passé le travail avec le chorégraphe d'action Yam Paak-wang ? Avez-vous apporté vos propres idées à la chorégraphie ou avez-vous simplement suivi ses instructions ?
Je n'ai rien préparé pour le combat final parce que j'étais en très bonne forme !
Le combat entre Donnie et moi à la fin du film a nécessité environ deux jours de tournage.
Ce fut une très bonne expérience de travailler avec le chorégraphe Yam Paak-wang. Je pense qu'il a fait de son mieux compte tenu du budget dont disposait le film.
Je n'ai apporté aucune idée personnelle à la chorégraphie. J'ai simplement fait ce qu'on me demandait.
Flash Point : Donnie Yen passe le coup de fil
Qui vous a contacté pour jouer dans Flash Point ?
Donnie Yen.
Aviez-vous vu les autres films de Wilson Yip avant de le rencontrer ? Si oui, lesquels préfériez-vous ?
Oui. Pendant que je réfléchissais à la proposition de jouer dans Flash Point, la production à Hong Kong m'a envoyé plusieurs films réalisés par Wilson Yip.
Ils étaient tous bons et, après les avoir vus, j'avais encore plus envie de travailler avec lui.
Après SPL
SPL et Flash Point ont plusieurs points communs. Ils mélangent une histoire de policiers contre les triades avec les arts martiaux. Qu'avez-vous pensé de SPL lorsque vous l'avez découvert ?
Même si ce genre d'histoire a déjà été raconté énormément de fois, de temps en temps, lorsque vous la refaites avec des acteurs différents ou que vous présentez les idées d'une autre manière, cela peut donner au public l'impression de découvrir quelque chose de nouveau.
Personnellement, lorsque j'ai vu SPL pour la première fois, j'ai trouvé le film extrêmement excitant.
Se préparer à Flash Point
Comment avez-vous organisé votre temps entre la préparation de votre personnage et celle des scènes d'action de Flash Point ?
Si vous voulez être un bon acteur, vous devez vous accorder du temps avant d'arriver sur le plateau. Je dirais au moins deux mois, lorsque le calendrier le permet.
Après avoir reçu le scénario, j'étudie la personnalité du personnage.
Je me prépare donc mentalement et physiquement avant d'arriver sur le tournage.
Avez-vous passé autant de temps avec Wilson Yip qu'avec Donnie Yen, qui dirigeait les scènes d'action ?
Comme les scènes d'action entre Donnie et moi ont demandé énormément de temps, j'en ai passé davantage avec Donnie.
Mais j'ai également passé du temps de qualité avec Wilson.
Que pouvez-vous dire des différences entre eux et de leurs personnalités respectives ?
Désolé, mais comme je ne les fréquente pas dans leur vie privée, je ne pense pas avoir une vision suffisamment complète de leurs personnalités.
Je les ai uniquement côtoyés sur le plateau et je les ai trouvés tous les deux excellents dans ce qu'ils font.
Construire un gangster
Comment avez-vous créé le style de votre personnage ? Vous êtes-vous inspiré de véritables gangsters ou de personnages de gangsters vus dans d'autres films ?
Lorsque je construis un rôle, je commence par regarder ce que le scénario dit du personnage.
Ensuite, je discute avec le réalisateur pour savoir s'il a des demandes particulières concernant le rôle.
Après cela, je regarde éventuellement des films dans lesquels se trouvent des personnages proches de celui que je dois interpréter.
Enfin, j'imagine ce que certains grands acteurs feraient s'ils devaient jouer ce rôle.
Le combat final de Flash Point
À quel point le tournage des impressionnantes scènes d'action de Flash Point, et particulièrement du combat final, a-t-il été difficile et douloureux ? Certaines techniques semblaient alors totalement nouvelles à l'écran.
Oui, tourner ces scènes d'action a été très brutal et très douloureux.
Mais c'était évidemment aussi un formidable défi pour un acteur comme moi : l'occasion de montrer que j'étais encore capable de participer à de véritables films d'action hongkongais de haut niveau.
Lorsque vous travaillez sur des productions hollywoodiennes, on ne vous laisse pas faire beaucoup de choses dangereuses. De nos jours, il est devenu très rare de voir les véritables acteurs exécuter eux-mêmes devant la caméra ce genre de séquences de combat.
Et c'était également amusant de pouvoir essayer quelque chose de nouveau pour ce film.
Avez-vous été blessé pendant le tournage ?
Oui, mais je ne suis pas allé à l'hôpital.
On dit toujours que lorsqu'on travaille sur ce genre de film, si on n'a pas besoin d'aller à l'hôpital, alors on a beaucoup de chance !
D'habitude, quelles que soient nos blessures, on dit simplement que ce n'est rien.
Combien de temps a-t-il fallu pour préparer, répéter et tourner l'ensemble du combat final ?
Environ un mois et demi, en comptant la préparation et les répétitions.
Plus d'une semaine pour une poursuite
Et pour la poursuite à pied avec la fusillade ? Combien de temps a-t-elle demandé et à quel point était-elle difficile ?
La poursuite et la fusillade ont nécessité un peu plus d'une semaine.
Je ne sais pas si vous pouvez le ressentir en regardant le film, mais le lieu et les conditions de tournage n'étaient vraiment pas idéaux.
Tout le monde a eu beaucoup de mal à tourner cette séquence, mais chacun a évidemment fait de son mieux pour que la scène finale soit réussie !
Donnie Yen et le renouveau de l'action hongkongaise
Pensez-vous que Donnie Yen soit en train de créer un nouveau style de cinéma d'action ou de faire renaître le véritable cinéma d'action hongkongais ?
Bien sûr, je pense qu'il est en train de faire renaître le cinéma d'action hongkongais en le présentant sous une nouvelle forme.
Mais pour être honnête, tout dépendra de la durée pendant laquelle le public continuera à apprécier ce style.
Pensez-vous que la violence du film reflète la réalité ?
Je ne sais pas !
C'est à vous de me le dire.
Partir aux États-Unis sans parler anglais
Quand avez-vous appris l'anglais et comment avez-vous eu l'occasion de travailler à Hollywood ?
Je suis arrivé aux États-Unis à la fin de 1999.
Je ne parlais pas du tout anglais lorsque je suis arrivé. J'ai donc commencé à prendre sept ou huit heures de cours d'anglais par jour, tout en travaillant cinq heures à temps partiel après les cours.
Environ un an plus tard, Yuen Woo-ping m'a demandé si je voulais travailler avec lui sur la préproduction de Matrix 2 & 3. J'ai accepté.
J'ai passé quelques mois à travailler avec Maître Woo-ping et les Wachowski.
Six mois plus tard, j'ai reçu un appel du producteur de Matrix qui me proposait de rejoindre la distribution du film.
C'est ainsi que j'ai eu l'occasion de commencer à travailler aux États-Unis.
Corey Yuen, de Hong Kong à Hollywood
Vous aviez travaillé avec Corey Yuen à Hong Kong dans les années 1990, notamment sur The Bodyguard from Beijing et My Father Is a Hero, puis vous l'avez retrouvé à Hollywood sur DOA: Dead or Alive. Quelles différences avez-vous constatées dans sa manière de travailler entre Hong Kong et Hollywood ?
En réalité, c'est quasiment la même chose.
La seule véritable différence, c'est le budget, qu'il soit important ou réduit.
Évidemment, aujourd'hui, la technologie est également plus récente et plus avancée.
Yuen Woo-ping : de Matrix à Fearless
Quelle différence y a-t-il entre travailler avec Yuen Woo-ping sur des films en langue anglaise comme Matrix 2 & 3 et sur des films chinois comme Fearless ou The Forbidden Kingdom ?
Comme je l'ai dit dans ma réponse précédente, la manière de faire un film reste la même.
Ce n'est pas la différence de langue qui change la manière de faire du cinéma.
Tout dépend du budget disponible et du temps dont on dispose.
Avez-vous reçu davantage de propositions internationales après Matrix 2 & 3 ?
Oui, mais elles ne me convenaient pas toutes.
Sur vingt projets proposés, il n'y en a peut-être qu'un seul qui me corresponde réellement.
Et après ?
Y a-t-il un réalisateur étranger avec lequel vous aimeriez particulièrement travailler à l'avenir ?
Il y en a beaucoup.
Rob Minkoff est l'un d'entre eux et je viens justement de travailler avec lui sur The Forbidden Kingdom.
C'est un très bon réalisateur et j'espère avoir l'honneur de travailler à nouveau avec lui !
Je voudrais profiter de cette occasion pour vous remercier, Frédéric, de m'avoir interviewé. Pour plus d'informations, vous pouvez consulter mon site : collinchou.com.
Interview : Frédéric Ambroisine
6 décembre 2007
Entretien réalisé par e-mail — inédit jusqu'à sa publication sur CinéFlamme.

