Lorsque Desi Kino choisit Last Film Show pour inaugurer son ciné-club au Brady le 29 janvier 2026, le film de Pan Nalin n’a encore jamais bénéficié d’une véritable distribution dans les salles françaises. Quelques mois plus tard, Friday Entertainment le sortira finalement sous le titre La Dernière Séance. Ce soir-là, le public parisien le découvre donc encore sous son titre international, en présence du réalisateur, de son compositeur Cyril Morin et de Némésis Srour, spécialiste de la circulation des cinémas indiens. La salle est pleine et le débat qui suit la projection confirme l’enthousiasme du public, avec des questions aussi bien sur la part autobiographique du film que sur la lumière, le 35 mm, la musique, la nourriture, le casting ou la circulation des copies en Inde.

Un film profondément autobiographique
Au centre du film, il y a Samay, neuf ans, qui grandit dans un village du Gujarat et découvre une salle de cinéma qui va bouleverser sa vie. Très vite, son intérêt dépasse les histoires projetées sur l’écran. Il veut comprendre d’où viennent les images, comment fonctionne le projecteur, ce qu’est une pellicule et comment la lumière permet de fabriquer du cinéma.
Cette curiosité vient directement de l’enfance de Pan Nalin. Interrogé sur le choix du gujarati, le réalisateur explique : « J’utilise les langues comme j’utilise les couleurs, comme un peintre utilise les couleurs. » Il rappelle également que le film a été tourné dans la région où il a grandi, avec son village et son école comme points d’ancrage très concrets.
Pan Nalin précise pourtant qu’il n’avait jamais vraiment eu envie de réaliser un film sur son enfance. « Je n’ai jamais voulu faire un film sur mon enfance. Ça ne m’intéressait pas. » Le projet prend forme lorsqu’il retourne voir son père et apprend ce qu’est devenu Mohammed, son ami d’enfance projectionniste. Avec le passage au numérique, de nombreux projectionnistes ont perdu leur emploi, les anciens appareils ont été abandonnés et la pellicule elle-même a parfois été recyclée en objets du quotidien. C’est cette disparition d’un monde qui va nourrir le film.
Mais Nalin insiste sur un point : il ne voulait pas réaliser un film nostalgique sur la fin du 35 mm. Ce qui l’intéresse davantage est l’idée de transformation, presque de réincarnation. La pellicule cesse d’être pellicule pour devenir autre chose, mais la matière continue d’exister. Cette idée donne au film une dimension plus large qu’un simple hommage à une technologie disparue.
La lumière, le train et le regard de l’enfant
L’un des éléments les plus importants de La Dernière Séance est la lumière. Pan Nalin explique pendant le débat qu’enfant, il n’était pas seulement fasciné par les images projetées, mais par le faisceau lui-même. Il se demandait ce qui pouvait bien se trouver derrière cette lumière, sans avoir encore vu de cabine de projection.
Cette fascination se retrouve aussi dans la place du train. Nalin raconte que lorsqu’il se rendait à l’école, il suffisait de fermer les fenêtres du wagon et de laisser passer un petit rayon pour voir le paysage extérieur se projeter à l’intérieur. « Il faut juste fermer toutes les fenêtres, laisser un petit trou, et vous allez voir un paysage qui se projette. » Il se souvient d’avoir été fasciné par ce phénomène, qui lui donnait presque l’impression d’assister à un travelling avant même de connaître le cinéma.
Le train structure d’ailleurs tout le film. Un spectateur le décrit pendant la rencontre comme un véritable voyage initiatique, du début jusqu’au départ final. Il souligne également la manière dont la caméra reste souvent au niveau de Samay, notamment à travers les gros plans et les cadrages bas, ce qui permet au spectateur de rester au plus près de son regard.
Cette façon de filmer explique en grande partie pourquoi le film fonctionne aussi bien auprès d’un public qui ne connaît ni cette région de l’Inde ni cette époque. Pan Nalin ne cherche pas seulement à raconter son enfance : il tente de retrouver une manière enfantine de voir le monde, avec des objets qui paraissent immenses, une cabine de projection presque magique et une pellicule que l’on peut découper, tenir entre ses mains et observer face à la lumière.
Cyril Morin : « C’est le film qu’il faut faire exister »
La présence de Cyril Morin permet aussi de revenir sur la musique, très présente dans le film sans jamais prendre le dessus sur les images. À une question du public sur la manière de faire exister sa composition dans un univers déjà très musical, le compositeur répond : « Moi, je n’essaie pas du tout de faire exister ma musique dans un film. C’est le film qu’il faut faire exister, c’est l’histoire. » Puis il ajoute : « Si elle est à sa place, elle existe. »
Cyril Morin explique aussi que Pan Nalin est lui-même un très bon « monteur musique » et sait précisément où celle-ci doit intervenir. Leur longue collaboration repose visiblement sur une confiance très forte. Le compositeur raconte même ne pas assister au mixage final, considérant qu’à ce stade, les choix doivent revenir au réalisateur.
Il rapporte également une phrase que Pan Nalin lui avait confiée bien des années auparavant. Enfant, celui-ci ne disait pas qu’il voulait devenir réalisateur ou faire des films, mais : « Un jour, je veux être un film. » Une formule qui résume assez bien le rapport très physique et instinctif au cinéma que l’on retrouve dans La Dernière Séance.
Une autre anecdote témoigne de cette proximité entre les deux hommes. Alors que Pan Nalin effectuait les repérages du film en Inde, Cyril Morin visitait par hasard un ancien cinéma abandonné dans le sud de l’Italie. En entrant dans la cabine de projection, il découvre un énorme projecteur, le photographie et envoie immédiatement l’image à Nalin : il s’agissait pratiquement du même modèle que celui utilisé dans le film. « On était connectés. Je pense que c’est ça, la musique : c’est quand on a cette connexion qu’on arrive à faire les choses. »

Ce que le film raconte aussi de l’Inde
Le débat permet également d’élargir la réflexion au-delà de l’histoire personnelle de Pan Nalin. Némésis Srour revient notamment sur la circulation des films en Inde à l’époque de la pellicule. Elle rappelle qu’il pouvait y avoir plusieurs semaines, voire plusieurs mois de décalage entre la sortie d’un film dans une grande ville et son arrivée dans des zones plus éloignées. « C’est un vrai enjeu de réussir à faire parvenir les films des grandes villes jusque dans les plus petites villes. »
La distribution reposait sur un maillage complexe de distributeurs régionaux et sous-régionaux, avec des circulations très différentes selon les langues et les territoires. Le manque historique de salles constituait également un problème majeur. Le développement de petits multiplexes et surtout le passage au numérique ont depuis accéléré la diffusion des films sur l’ensemble du territoire.
Ce contexte permet de mieux comprendre une partie de ce que montre La Dernière Séance. Dans le monde de Samay, un film reste encore un objet matériel qui voyage, passe d’une salle à l’autre et dépend de la disponibilité d’une copie. Le numérique met fin à cette logique, mais il permet aussi une circulation beaucoup plus rapide des œuvres. Là encore, le film évite donc de réduire cette évolution à une opposition simpliste entre un âge d’or de la pellicule et un présent numérique forcément moins noble.
La nourriture comme souvenir familial
La nourriture occupe elle aussi une place importante dans le film. Samay échange notamment les plats préparés par sa mère contre l’accès à la cabine de projection. Interrogé à ce sujet, Pan Nalin explique que ces scènes sont directement inspirées de sa famille. Chez lui, tout le monde cuisinait, même si personne n’était cuisinier professionnel. Une fois le déjeuner terminé, la famille pouvait déjà commencer à discuter du dîner.
La cuisine n’est donc pas seulement là pour apporter de la couleur ou un ancrage régional. Elle représente une manière très directe d’exprimer l’affection familiale. Nalin raconte que même lorsqu’il appelait sa mère depuis l’étranger pour lui parler de problèmes sérieux, la conversation finissait souvent par revenir à une question simple : est-ce qu’il mangeait correctement ? La nourriture devient ainsi un autre élément autobiographique très fort du film.
Un casting qui a failli bloquer la production
Le choix des enfants a également beaucoup intéressé le public. Un spectateur félicite Pan Nalin pour la qualité du casting, et le réalisateur explique que la production a connu de grandes difficultés pour trouver Samay et ses amis. Les premières recherches auprès de jeunes comédiens professionnels ne donnaient rien de satisfaisant. À un moment, le projet a même failli être interrompu.
L’équipe décide alors de partir directement dans les villages. Certains enfants rencontrés avaient rarement, voire jamais, mis les pieds dans une salle de cinéma. Après une première sélection d’environ soixante-dix candidats, une trentaine sont accueillis pendant trois ou quatre semaines à la base de production afin de travailler avec eux et de mieux comprendre leur personnalité.
Ce choix d’acteurs non professionnels contribue largement au naturel du film. Chez Bhavin Rabari, qui incarne Samay, Pan Nalin cherchait moins une performance technique qu’un regard capable de transmettre une véritable curiosité face au monde.
Un public très réceptif au Brady
L’ambiance de la rencontre montre à quel point le film a touché la salle. Un spectateur originaire de la même région que Pan Nalin remercie le réalisateur d’avoir montré des villages, des couleurs et des situations qu’il reconnaît personnellement. Il souligne également la justesse des sous-titres et la capacité du film à transmettre sa philosophie à travers de petites scènes très simples.
Un autre spectateur explique qu’il essayait de voir le film depuis plus de deux ans et qu’il était déjà admirateur de Pan Nalin depuis Samsara. Il qualifie Last Film Show de « vraie pépite » avant d’ajouter qu’il ne comprend pas pourquoi le film n’a pas encore trouvé de distributeur en France. « Je trouve ça scandaleux », lance-t-il dans la salle.
Quelques mois plus tard, cette remarque appartient déjà au passé puisque Friday Entertainment a finalement sorti le film en France sous le titre La Dernière Séance. La projection de Desi Kino aura donc permis au public parisien de le découvrir sur grand écran avant cette exploitation commerciale.
Plus qu’un Cinema Paradiso indien
La comparaison avec Cinema Paradiso paraît inévitable : un enfant, une salle, un projectionniste, la découverte de la pellicule et la disparition progressive d’un certain type de cinéma. Elle est d’ailleurs évoquée pendant le débat. Pan Nalin ne nie pas les références et reconnaît qu’il existe dans son film des hommages conscients ou inconscients, certains rapprochements avec d’autres cinéastes lui ayant même été signalés au montage.
Mais La Dernière Séance trouve surtout sa singularité dans son ancrage très personnel : le Gujarat, la langue, la gare, la nourriture familiale, la lumière observée depuis un train, les salles de province et l’expérience de la disparition du 35 mm. Le film parle de cinéma, mais aussi d’enfance, de transmission et d’un monde qui se transforme.
La rencontre organisée par Desi Kino aura permis d’éclairer toutes ces dimensions sans réduire le film à une simple déclaration d’amour à la pellicule. Pan Nalin, Cyril Morin et Némésis Srour ont au contraire montré combien La Dernière Séance parle à la fois d’un souvenir personnel et de transformations beaucoup plus larges dans la manière de produire, distribuer et regarder les films.
Le débat intégral
Après la projection de Last Film Show au Brady, Pan Nalin, Cyril Morin et Némésis Srour ont échangé pendant près d’une heure avec le public. Nous n’avons repris ici qu’une partie des nombreux sujets abordés : la rencontre revient également sur les extraits de films utilisés dans Last Film Show, les questions de droits, la place du cinéma comme profession en Inde ou encore la conservation du patrimoine cinématographique.
L’intégralité de cette rencontre sera disponible dans la vidéo ci-dessous.
Rencontre filmée par Frédéric Ambroisine et Manuel Larriaga. Montage : Soraya Rams pour Desi Kino.

