Je connais Grégory Morin depuis plus de vingt ans. Nous nous sommes rencontrés, sauf erreur de ma part, au Festival du film asiatique de Deauville en 2002, à une époque où ce qui nous rapprochait avant tout était une passion commune pour les cinémas d’Asie — Hong Kong, le Japon, Takashi Miike et tout ce que le cinéma de genre pouvait proposer de plus libre, excessif ou inattendu.

Cette filiation n’est d’ailleurs pas complètement étrangère à Flush. Grégory n’a jamais caché son goût pour les films hongkongais de catégorie III, le cinéma japonais le plus débridé ou les mélanges de tons à la Takashi Miike. Et même si Flush possède évidemment sa propre identité, on retrouve quelque chose de cet esprit dans sa manière de faire cohabiter humour noir, violence, grotesque, tension et personnages qui refusent gentiment de rentrer dans les cases.
En 2003, sur un scénario de David Neiss, il réalisait déjà Belle Ordure, court métrage dans lequel un homme peu sensible aux vertus du tri sélectif finissait par payer très cher son manque de civisme. Grégory y incarnait lui-même la créature grotesque issue de cette transformation : un véritable « homme-ordure » annonçant déjà, avec plus de vingt ans d’avance, son goût pour une certaine comédie littéralement trash.
Après de nombreux courts métrages réalisés pendant plus de deux décennies, il voulait depuis longtemps passer au long. Il avait même expliqué au PIFFF qu’il aurait aimé tourner son premier film avant ses cinquante ans. Il aura fallu un peu plus de temps que prévu, mais Flush est finalement devenu ce premier long métrage.
Et quel premier film.
Avant de le découvrir à L’Étrange Festival en septembre 2025, je connaissais évidemment le projet et son pitch : un homme se retrouve avec la tête coincée dans des toilettes turques. Mais je n’avais été impliqué ni dans l’écriture ni dans la production, et je ne savais donc absolument pas ce que j’allais découvrir sur grand écran.
Ce qui était plutôt agréable.
Il s’est avéré que j’ai beaucoup aimé le film. Au point de le revoir trois fois, avec des amis, puis avec ma famille, en observant à chaque fois les réactions du public. Une remarque revenait régulièrement : « Je ne serais probablement jamais allé voir ce genre de film si tu ne m’en avais pas parlé. »
C’est peut-être précisément pour cette raison qu’il faut parler de Flush. On croit savoir ce que promet son concept. En réalité, on ne sait pas vraiment ce qu’on va voir.
Après Fantasia, L’Étrange Festival, Sitges et de nombreuses autres manifestations internationales, Flush était présenté à la fin de l’année 2025 au Paris International Fantastic Film Festival. C’est là que j’ai décidé d’interviewer Grégory.
Dix minutes seulement avec quelqu’un que je connais depuis plus de vingt ans : l’exercice pouvait sembler paradoxal. Mais plutôt que de revenir sur toute notre histoire commune ou sur les longues années nécessaires à la fabrication du film, j’ai préféré aller directement à l’essentiel.
Pourquoi Flush ? Comment fabrique-t-on un huis clos pareil ? Pourquoi construire intégralement son décor ? Comment convainc-on des producteurs de financer un film dont le héros passe l’essentiel de son temps la tête dans des toilettes ? Et pourquoi le cinéma de genre français semble-t-il parfois mieux compris à l’étranger que dans son propre pays ?
Place à Grégory Morin.
« Je voulais faire un Blade Runner dans les toilettes »
Frédéric Ambroisine : Pour commencer, peux-tu te présenter et nous dire ce qu’est ce film que tu viens de nous montrer ?
Grégory Morin : Salut. Je suis Grégory Morin, réalisateur de Flush. C’est mon premier long métrage et je suis super content de le présenter au PIFFF.
Ton film est pratiquement un huis clos. Est-ce que cette contrainte venait d’abord du budget, ou est-ce que le concept du huis clos t’intéressait déjà en lui-même ?
Avec David Neiss, le scénariste avec qui je travaille, on cherchait au départ un film-concept qui puisse être produit avec un budget relativement réduit et qu’on puisse faire assez rapidement.
Mais en travaillant sur le scénario, on s’est rendu compte qu’on voulait au contraire faire quelque chose de très cinématographique, le plus cinématographique possible. Et forcément, ça nous a emmenés vers quelque chose de plus ambitieux et de plus cher que ce qu’on imaginait au départ.
Pour que le film soit vraiment prenant pour le spectateur et intéressant visuellement, on a finalement entièrement construit le décor.
Ça nous permettait de tout contrôler. Pour la mise en scène, je pouvais enlever n’importe quelle partie du décor afin de placer la caméra où je voulais. On pouvait également travailler précisément la photographie, la lumière, les positions des acteurs, les maquillages… Tout a été construit spécialement pour le film.

Le film est du pur cinéma de genre : drogue, criminalité, dealers, violence, action… Quelles étaient vos principales influences, David et toi, pour cet univers et notamment ce bar assez crapoteux ?
On savait dès le départ qu’on allait faire un film de genre.
Mais justement, l’une de nos premières décisions a été d’éviter que les personnages aient immédiatement l’air de sortir de Mad Max. On ne voulait pas que, dès que le méchant entre dans le champ, il ait une crête, des piercings partout et que le spectateur se dise immédiatement : « Ah, lui, c’est le méchant. »
On voulait au contraire des personnages qui paraissent relativement ordinaires au début, auxquels on puisse s’attacher, même s’ils ont évidemment leurs défauts. Ils se droguent, ils mentent, ils font parfois des choses discutables… Ce ne sont pas des anges, mais ils restent humains.
En revanche, pour le décor et l’atmosphère générale, j’avais envie d’aller beaucoup plus loin visuellement. J’avais en tête des films qui m’ont nourri et donné envie de faire du cinéma de genre.
En gros, je voulais faire un Blade Runner dans les toilettes. [Rires]
C’est pour ça qu’on a énormément poussé les couleurs.
Donc le huis clos n’était pas seulement un exercice économique.
Non. Il y avait évidemment une dimension économique au départ, mais c’était surtout la meilleure manière de raconter notre histoire.
On voulait rester constamment avec le personnage principal, rester dans son point de vue. Une fois qu’on est avec lui, on ne voulait pas commencer à montrer sa petite amie, sa grand-mère ou faire des flashbacks ailleurs.
Le principe était vraiment : on entre dans ce huis clos et on n’en sort plus.

Faire croire à un film avec « un mec qui a la tête dans les chiottes »
Sur le papier, le concept peut sembler difficile à vendre : un homme qui passe une grande partie du film avec la tête coincée dans des toilettes… Comment as-tu réussi à convaincre les différents producteurs et investisseurs de croire au projet ?
Ça s’est fait progressivement, sur environ trois ans. Les investisseurs et associés sont arrivés au fur et à mesure.
Mais l’impulsion de départ, c’est vraiment le scénario sur lequel j’avais travaillé avec David et que David avait écrit.
C’est grâce à lui qu’on a pu attirer des acteurs comme Élodie Navarre ou Jonathan Lambert. Le scénario a vraiment été le point de départ de tout.
Au début, j’avais essayé de faire produire le film de manière classique. Et à chaque fois, ça capotait.
Les gens ne comprenaient pas vraiment ce mélange d’humour et de violence. Certains voulaient qu’on en fasse uniquement une comédie. D’autres étaient prêts à conserver le scénario mais voulaient confier la réalisation à quelqu’un de plus expérimenté, parce que je n’avais jusque-là réalisé que des courts métrages.
À un moment, j’ai donc décidé de me lancer autrement. J’en ai parlé à mes proches, à mes amis. Ils ont lu le scénario et m’ont demandé : « Comment est-ce qu’on peut t’aider ? »
Certains ont apporté de l’argent, d’autres du travail, du matériel ou leurs compétences. Le film s’est construit comme ça.

De Fantasia aux festivals internationaux
Depuis Fantasia, le film tourne énormément en festivals, il plaît au public et reçoit des prix. Est-ce que cet accueil t’a surpris ?
Quand on a enfin terminé le film et que je l’ai vu pour la première fois dans une vraie salle de cinéma, notamment pour tester le son et l’image, j’étais déjà très content de ce qu’on avait réussi à faire.
Compte tenu du temps et du budget dont nous disposions, je me sentais vraiment chanceux. Toutes les personnes qui ont participé au film, de près ou de loin, ont apporté quelque chose : leur expérience, leurs idées, leur énergie. Et le résultat a vraiment dépassé ce qu’on avait simplement sur le papier.
Puis il y a eu Fantasia et le Prix du public, ce qui était formidable.
On savait que le film pouvait plaire aux amateurs de cinéma de genre, mais on ne s’attendait pas forcément à ce qu’il soit aussi bien accueilli, qu’il soit sélectionné dans autant de festivals et qu’il remporte autant de prix.
Pour un petit film 100 % indépendant, c’est vraiment génial.
Ça nous a également permis de trouver un vendeur international. À l’époque de cette interview, on cherchait encore un distributeur français. J’espérais que les passages dans des festivals comme L’Étrange Festival, Strasbourg, le PIFFF ou bientôt Gérardmer puissent justement aider à faire bouger les choses.
Le film avait déjà trouvé à ce moment-là un distributeur américain. Est-ce quelque chose dont tu t’occupais directement ?
Pas vraiment. C’est notre vendeur international qui gère ce travail-là et les ventes dans les différents territoires. Je ne suis pas très impliqué dans cet aspect.
« C’était ça que tu voulais faire ? Je n’avais pas compris ! »
On a parfois l’impression que certains films de genre français sont davantage compris et appréciés à l’étranger qu’en France. Tu le ressens aussi ?
Oui.
Le plus difficile avec un film de genre français un peu barré, c’est souvent simplement d’arriver à le faire et de trouver l’argent nécessaire.
Ensuite, il y a énormément de gens qui peuvent être intéressés par ce type de cinéma.
J’ai même croisé depuis des producteurs français auxquels j’avais proposé le projet autrefois. Ils sont venus voir le film en festival et m’ont dit : « Ah, c’était ça que tu voulais faire ? Je n’avais pas compris. Putain, c’est super, le film défonce ! »
Et là, forcément, j’ai envie de répondre : « Les gars, c’était au début qu’il fallait nous aider ! » [Rires]
Pour l’instant, les retours et les ventes sont effectivement beaucoup plus internationaux.
Je pense qu’un film français un peu fou, gore ou simplement très marqué cinéma de genre peut immédiatement susciter davantage de curiosité dans des pays comme le Japon ou l’Allemagne.
Heureusement, il existe aussi en France des festivals de genre et d’autres manifestations qui continuent à défendre les films indépendants. Et ça, c’est vraiment précieux.
Et après Flush ?
Tu continues donc la tournée des festivals, mais tu travailles déjà avec David Neiss sur un nouveau projet ?
Oui. L’un de mes associés sur Flush, AJM Studio, essaie actuellement de développer le prochain projet avec nous.
David reste au scénario et moi à la réalisation. On est en plein brainstorming pour essayer d’avancer sur quelque chose qu’on pourra ensuite proposer et financer.
En espérant que ça prenne un peu moins de temps que Flush. [Rires]

« Il faut bouger votre cul, merde ! »
Un dernier mot pour ceux qui n’ont pas encore vu Flush ?
Il faut bouger votre cul, merde ! [Rires]
Pour une fois que vous avez la possibilité de voir un film français qui sort un peu des sentiers battus… Plutôt que Les Trois Mousquetaires ou Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? numéro quinze, allez voir un film indépendant qui a été fait avec peu de moyens mais énormément d’envie.
Bon, je plaisante évidemment.
Mais il y a quelque chose qu’on me dit très souvent depuis que le film tourne dans les festivals. Des passionnés de cinéma de genre viennent avec des membres de leur famille ou des amis qui, normalement, ne regarderaient jamais ce type de film.
Et ces gens viennent ensuite me voir en disant : « Ce n’est vraiment pas un film que je serais allé voir spontanément, mais j’ai été pris par le film et j’ai adoré. »
C’est intéressant parce que ça montre qu’il ne faut peut-être pas présenter Flush uniquement comme un film de genre.
Oui, il y a de la violence, de la tension, des gags, du gore… mais ce n’est pas simplement un concept ou une blague potache étirée à partir d’un court métrage.
C’est vraiment un long métrage avec des personnages et des situations, et je pense que c’est aussi pour ça qu’il peut toucher des spectateurs qui ne sont pas nécessairement des geeks ou des fans hardcore de cinéma de genre.
Merci beaucoup.
Merci, salut !

