Lorsque j’ai retrouvé Nicholas Tse au Far East Film Festival d’Udine en 2024, il venait pratiquement de poser ses valises.
Le voyage depuis Hong Kong avait été long, les correspondances nombreuses, et son passage au festival ne lui laissait guère le temps de souffler. Pourtant, avant même de monter sur scène pour accompagner Customs Frontline, il avait accepté de consacrer une quinzaine de minutes à CinéFlamme.
Le film d’Herman Yau faisait alors sa première mondiale à Udine, où il clôturait la 26e édition du Far East Film Festival, en présence également de la scénariste Erica Li.
Nicholas Tse aurait eu toutes les raisons d’expédier l’exercice. Ce fut exactement l’inverse : disponible, précis, très impliqué dans la conversation. Et surtout heureux de parler d’un sujet qui traverse presque toute sa carrière : le cinéma d’action.

Un quart de siècle à prendre des coups
En vingt-cinq ans, Nicholas Tse a connu plusieurs âges du cinéma hongkongais.
Il a débuté à une période où celui-ci sortait à peine de son âge d’or, a travaillé avec des cinéastes qui en avaient façonné les codes, puis traversé les années de crise, de coproductions avec la Chine continentale et de transformation profonde de l’industrie.
Son parcours permet donc de relier des films et des époques qui semblent parfois très éloignés.
Parmi eux, évidemment, Time and Tide.
Le film de Tsui Hark, tourné au tournant du millénaire, reste l’un de ceux qui ont très tôt montré que Nicholas Tse pouvait être autre chose qu’une jeune vedette issue de la pop culture hongkongaise. Tsui Hark lui offrait un terrain idéal : un cinéma constamment en mouvement, où le découpage, les corps, les cascades et la caméra semblent se livrer leur propre combat.
Plus de vingt ans plus tard, Raging Fire allait révéler une autre facette de Tse.
Face à Donnie Yen, sous la direction de feu Benny Chan, il y interprète un ancien policier devenu criminel, animé par une colère qui finit par tout consumer. Un personnage physique, charismatique et dangereux, très loin du jeune homme de Time and Tide.
Pour moi, cela reste l’un de ses meilleurs rôles.
De l’acteur au directeur de l’action
C’est pourtant avec Customs Frontline qu’un changement essentiel s’est produit.
Nicholas Tse ne s’est pas contenté d’y tenir l’un des rôles principaux : pour la première fois, il a officiellement assumé des responsabilités de directeur de l’action. Le film multiplie cascades, explosions, combats et séquences à grande échelle, avec une volonté affichée de conserver quelque chose de très physique dans la tradition du cinéma d’action hongkongais.
Cette évolution n’est évidemment pas arrivée de nulle part.
Depuis longtemps, Tse s’investit dans la conception des scènes d’action, leur rythme, leurs angles de caméra et leur exécution. Mais Customs Frontline lui permettait pour la première fois de transformer officiellement cette expérience en responsabilité créative.
Et ce qui m’intéressait particulièrement dans notre conversation était précisément cela : qu’est-ce que signifie encore tourner de l’action « pour de vrai » dans le cinéma hongkongais contemporain ?

Nicholas Tse insiste beaucoup sur la présence physique de l’acteur, le risque contrôlé, la nécessité de donner au spectateur le sentiment que quelque chose se passe réellement devant la caméra.
Pour Customs Frontline, il est allé jusqu’à effectuer lui-même une cascade au sommet d’un conteneur suspendu à plusieurs étages du sol — Herman Yau observant la scène avec une certaine inquiétude.
Ce rapport au danger peut sembler anachronique à l’époque des effets numériques omniprésents. C’est précisément ce qui le rend intéressant.
Tse ne cherche pas simplement à reproduire les années 1980 ou 1990. Il tente plutôt de conserver la sensation qui caractérisait une partie de ce cinéma : lorsque le spectateur sait, ou du moins croit, que les corps qu’il voit à l’écran ont véritablement subi l’action.
Et maintenant, Raging Havoc

Deux ans après cette conversation, cette réflexion prend encore davantage de sens.
Car Nicholas Tse avait déjà enchaîné avec Raging Havoc (怒火漫延), projet conçu comme un successeur spirituel de Raging Fire. Cette fois, plus de Donnie Yen : Andy Lau lui fait face, sous la direction de Derek Kwok, tandis que Tse poursuit parallèlement son travail sur l’action.
Le film avait commencé son tournage dès octobre 2023 et, à l’été 2024, Nicholas Tse parlait déjà de Raging Havoc comme d’un projet qu’il avait tourné après Customs Frontline.
Et pourtant, nous sommes désormais en 2026 et le film n’est toujours pas sorti.
Cette attente est presque devenue une histoire en elle-même.
De nouvelles images et affiches ont continué à circuler, le film est resté présent dans les line-ups professionnels, et son producteur TGE le maintient désormais parmi les titres destinés à sortir entre la seconde moitié de 2026 et 2027. Mais, au moment où j’écris ces lignes, aucune date ferme n’a encore été officiellement communiquée.
Autrement dit : deux ans après notre entretien, Raging Havoc semble enfin entrer dans la dernière ligne droite — mais il nous fait toujours attendre.
Et son arrivée sera d’autant plus intéressante qu’elle permettra de mesurer jusqu’où Nicholas Tse souhaite pousser cette nouvelle étape de sa carrière.
Il ne s’agit plus seulement pour lui de jouer dans des films d’action.
Il veut désormais participer à leur fabrication.
Quinze minutes devenues vingt
L’entretien que nous avions enregistré à Udine durait environ quinze minutes.
Je n’avais cependant pas envie de publier simplement deux personnes assises face à face pendant un quart d’heure.
J’ai donc repris cette conversation en l’accompagnant d’extraits de films, d’archives et d’éléments visuels permettant de replacer les œuvres évoquées dans le parcours de Nicholas Tse.
Le résultat dure environ vingt minutes et fonctionne finalement presque comme une mini-rétrospective de sa carrière dans le cinéma d’action hongkongais : ses débuts, Time and Tide, les transformations de son jeu, Raging Fire, puis cette volonté de passer progressivement de l’autre côté de la fabrication des scènes d’action.
L’entretien a été réalisé en anglais, mais cette version CinéFlamme dispose de sous-titres français.
Des archives, mais pas seulement
Cette vidéo correspond assez précisément à ce que je souhaite développer avec CinéFlamme.
Il y aura évidemment des entretiens récents, mais aussi beaucoup de choses issues de mes archives : des conversations enregistrées au fil des années avec des acteurs, réalisateurs, producteurs, chorégraphes et techniciens, parfois jamais publiées intégralement jusqu’ici.
Certaines deviendront des vidéos.
D’autres serviront de point de départ à des articles ou à des portraits.
D’autres encore trouveront peut-être leur place, plus tard, dans les projets documentaires que je développe autour du cinéma asiatique.
L’entretien avec Nicholas Tse appartient déjà un peu aux deux catégories : une archive récente, mais aussi le portrait d’un acteur dont la trajectoire continue de s’écrire sous nos yeux.
À Udine, en 2024, nous parlions de près de vingt-cinq années de cinéma.
Deux ans plus tard, il est déjà temps d’ajouter de nouveaux chapitres.
Et maintenant, il ne reste plus qu’à voir Raging Havoc.
En attendant, retrouvez ci-dessous mon entretien avec Nicholas Tse.
Et depuis, Le Sabre des gardiens
Deux ans ont passé depuis cet entretien à Udine, et la trajectoire de Nicholas Tse dans le cinéma d’action n’a fait que se confirmer.
Il est notamment apparu dans Blades of the Guardians, le grand retour de Yuen Woo-ping au wu xia pian, adapté du manhua de Xu Xianzhe. En France, le film sortira sous le titre Le Sabre des gardiens. Il réunit autour de Wu Jing plusieurs générations du cinéma d’arts martiaux chinois et hongkongais, parmi lesquelles Jet Li, Tony Leung Ka-fai et, donc, Nicholas Tse.
Et Nicholas Tse y est, à mes yeux, absolument phénoménal.
Il incarne Di Ting, ancien compagnon d’armes de Dao Ma, le personnage principal interprété par Wu Jing, devenu un redoutable adversaire lancé à sa poursuite avec ses mercenaires. Là encore, Tse se retrouve donc du côté de la menace plutôt que dans l’emploi plus naturellement associé à son image de star.
La filiation avec Raging Fire est particulièrement intéressante. Dans le dernier film de Benny Chan, Nicholas Tse constituait déjà la véritable némésis de Donnie Yen, donnant à son personnage une violence, une rage et une présence physique qui en faisaient l’un des rôles les plus marquants de sa carrière.
Avec Le Sabre des gardiens, il poursuit cette exploration de personnages beaucoup plus sombres. Mais il la transporte cette fois dans un univers de cinéma d’arts martiaux et de wu xia, sous la direction de l’un des plus grands maîtres du genre.
Et le résultat est remarquable.
Di Ting est un personnage dur, inquiétant, extraordinairement physique, que Nicholas Tse habite avec une autorité impressionnante. Certaines critiques internationales ont d’ailleurs souligné la force de sa présence, l’une décrivant Di Ting comme l’un des rôles les plus mémorables du film, une autre mettant en avant l’intensité avec laquelle Tse impose ce chasseur lancé aux trousses de Dao Ma.

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Pour ma part, je pense même qu’il s’agit de l’un des meilleurs rôles de sa carrière.
Ce qui me frappe surtout aujourd’hui, c’est sa capacité à aller de plus en plus franchement contre l’image que l’on pouvait avoir de lui à ses débuts. Nicholas Tse n’a plus besoin d’être le jeune premier, le héros romantique ou simplement la star charismatique autour de laquelle s’organise le film. Il peut devenir inquiétant, brutal, ambigu, parfois franchement antipathique — et rester tout aussi magnétique.
À 45 ans, il semble au contraire entrer dans une période où la diversité des rôles qui s’offrent à lui devient beaucoup plus intéressante.
Et, parallèlement, son engagement envers le cinéma d’action reste intact.
Après Raging Fire et Customs Frontline, Le Sabre des gardiens le ramène même au cinéma d’arts martiaux pur, avec combats à l’arme blanche, wire-fu et affrontements spectaculaires orchestrés par Yuen Woo-ping. C’est une évolution particulièrement réjouissante pour un acteur qui, un quart de siècle après ses débuts, continue à utiliser son corps comme l’un de ses principaux outils de jeu.
Très bientôt en France
Le public français pourra d’ailleurs s’en rendre compte très rapidement.
Le Sabre des gardiens ouvrira la 32e édition de L’Étrange Festival, le mardi 1er septembre 2026 à 18h45, au Forum des images, en première française. Le film sera ensuite projeté une seconde fois le mercredi 9 septembre à 14h00 en Salle 300.
Et ceux qui le manqueront au festival n’auront pas beaucoup plus longtemps à patienter : Carlotta Films sortira officiellement Le Sabre des gardiens dans les salles françaises le 25 novembre 2026.
Autrement dit, lorsque je demandais en 2024 à Nicholas Tse de revenir sur vingt-cinq années passées dans le cinéma d’action hongkongais, je ne savais évidemment pas encore à quel point les années qui suivraient allaient prolonger naturellement cette conversation.
Car entre son passage à la direction de l’action avec Customs Frontline, son impressionnant Di Ting dans Le Sabre des gardiens et l’arrivée toujours attendue de Raging Havoc, Nicholas Tse semble aujourd’hui moins disposé que jamais à quitter le terrain de l’action.

