Cascadeur à Hong Kong dès l’âge de 18 ans, coordinateur de cascades, chorégraphe, action designer puis réalisateur de seconde équipe, Jude Poyer a construit sa carrière entre l’Asie et l’Occident. Collaborateur de Gareth Evans sur Apostle (Le Bon Apôtre), Gangs of London et Havoc (Ravage), il a également conçu les scènes d’action de Farang de Xavier Gens. Dans cette première partie d’un long entretien réalisé en mai 2023, il revient sur ses années de formation à Hong Kong, sa découverte du métier d’« action director » et la philosophie du cinéma d’action qu’il a développée au contact de cinéastes et chorégraphes hongkongais.
Note de CinéFlamme — 2026
J’ai rencontré Jude Poyer en mai 2023, quelques semaines avant la sortie française de Farang de Xavier Gens. À l’époque, son nom était encore relativement peu connu du grand public. Pourtant, derrière certaines des séquences d’action les plus impressionnantes de Gangs of London ou de Farang se trouvait un Britannique dont le parcours avait commencé près de trente ans plus tôt à plusieurs milliers de kilomètres de Londres : à Hong Kong.
Passionné de cinéma et d’arts martiaux depuis l’enfance, Jude Poyer n’a que 18 ans lorsqu’il s’y installe en 1996. Il va y rester huit ans, travaillant comme cascadeur et acteur spécialisé dans les scènes de combat avant de commencer à coordonner lui-même des cascades. Cette période est fondamentale pour comprendre son travail.
Poyer arrive à Hong Kong à une époque où l’industrie locale possède encore une conception de l’action très différente de celle du cinéma occidental. Un chorégraphe ou un coordinateur de cascades n’y est pas nécessairement considéré comme un simple technicien chargé d’assurer la sécurité des acteurs. L’action director peut concevoir une séquence, décider de son découpage, placer la caméra et parfois la réaliser presque indépendamment du réalisateur principal.
Jude Poyer apprend ce métier au contact de cinéastes et de chorégraphes dont il admirait auparavant les films. Sammo Hung devient l’une de ses influences majeures. Stephen Tung Wai lui fait découvrir concrètement la fonction d’action director. Il travaille également sur des productions de toutes tailles, depuis des films tournés à une vitesse vertigineuse jusqu’à de grosses productions internationales.
Lorsqu’il rentre au Royaume-Uni après huit années passées à Hong Kong, le choc est important. Il découvre une industrie beaucoup plus compartimentée dans laquelle les cascadeurs sont souvent considérés comme des techniciens ou des athlètes plutôt que comme des cinéastes. Pour quelqu’un habitué à voir un chorégraphe hongkongais prendre une caméra des mains d’un directeur de la photographie afin d’obtenir exactement le plan nécessaire, cette séparation lui paraît parfois incompréhensible.
Progressivement, Poyer refuse donc de se définir uniquement comme stunt coordinator. Il revendique le terme d’action designer : quelqu’un qui ne se contente pas d’inventer les mouvements exécutés par les cascadeurs, mais réfléchit également à la manière dont ils seront cadrés, photographiés, montés et intégrés au récit. Sa rencontre avec Gareth Evans va lui permettre d’appliquer cette philosophie à une tout autre échelle.
En 2023, notre longue conversation devait initialement accompagner la sortie de Farang. Une version condensée de l’entretien, principalement consacrée au film de Xavier Gens, fut publiée dans le magazine français CinemaTeaser. L’entretien original était cependant beaucoup plus long. Les passages réunis dans cette série n’avaient pas été retenus dans cette publication et permettent de remonter aux sources de la méthode Jude Poyer : Hong Kong, Sammo Hung, Gareth Evans et cette conviction qu’une scène d’action doit être pensée et réalisée comme une véritable scène de cinéma.
« J’ai commencé dans l’industrie à Hong Kong »
Pouvez-vous vous présenter et expliquer exactement ce que fait un action designer ?
Je m’appelle Jude Poyer. Je suis action designer et réalisateur de seconde équipe. J’ai commencé dans l’industrie comme cascadeur et acteur spécialisé dans l’action, puis je suis passé à la coordination des cascades.
Aujourd’hui, je me concentre davantage sur la conception des séquences d’action. Cela signifie chorégraphier, réfléchir à la manière dont les cascades vont être filmées, mais également m’occuper davantage du tournage et du montage des scènes d’action.
Comment êtes-vous passé du métier de cascadeur à celui d’action designer ? Qui ont été vos professeurs ? Comment avez-vous appris ?
J’ai commencé dans l’industrie à Hong Kong. Je suis parti là-bas à 18 ans. Je pratiquais les arts martiaux depuis l’âge de huit ans environ et j’avais toujours adoré le cinéma, particulièrement les films d’action asiatiques. Je pensais que les films d’action et d’arts martiaux hongkongais proposaient les meilleures scènes d’action au monde.
Je suis donc parti à Hong Kong à 18 ans et j’ai commencé à travailler comme cascadeur, tout en interprétant de petits rôles qui impliquaient des combats.
Stephen Tung Wai et la découverte de l’« action director »
À Hong Kong, il est tout à fait normal d’avoir un réalisateur principal, mais que, lorsqu’arrivent les séquences d’action, le chorégraphe d’arts martiaux ou le coordinateur de cascades prenne en charge leur réalisation. Ce n’est pas systématique, bien sûr.
Mais sur mon premier film, Downtown Torpedoes, Stephen Tung Wai réalisait les scènes d’action. Lorsque je suis arrivé sur le plateau, j’ai cru que c’était lui qui réalisait le film ! Il dirigeait tout, je savais qui il était et je savais qu’il avait déjà réalisé des films. Mais le réalisateur était en réalité Teddy Chen. Stephen Tung s’occupait des séquences d’action.
C’était assez représentatif de la manière dont les choses fonctionnaient à Hong Kong. Les métiers y sont moins compartimentés. En Occident, le chorégraphe possède une vision, le réalisateur en possède une autre, le directeur de la photographie filme à sa manière, puis le monteur monte à sa manière. Il n’y a donc pas nécessairement cette vision unifiée portée par une seule personne.
Pour moi, la méthode hongkongaise reste la meilleure. C’est ainsi que l’on obtient des séquences d’action très spécifiques, où chaque plan et chaque coupe sont motivés et possèdent une raison d’exister.
Le choc du retour en Angleterre
Combien de temps êtes-vous resté à Hong Kong ?
Huit ans. J’avais commencé à coordonner des cascades là-bas, mais c’est véritablement lorsque je suis revenu au Royaume-Uni — je suis londonien — que cette évolution s’est poursuivie. Et ça a été un véritable choc.
Je travaillais avec des cinéastes très talentueux, mais je me souviens d’un film où il y avait une petite bagarre. Ils l’ont tournée en plans maîtres avec une seule caméra. Les acteurs jouaient tout le dialogue, puis faisaient le combat. Ensuite, on déplaçait la caméra et ils recommençaient.
Je comprends parfaitement cette méthode pour les dialogues. Cela permet de préserver l’émotion et le rythme dramatique. Mais pour le combat, c’était brouillon. La caméra n’était pas au bon endroit, les coups ne donnaient pas l’impression de porter et on ne voyait pas clairement ce qui se passait.
Ça m’a vraiment surpris. Après huit ans à Hong Kong et après avoir travaillé avec des gens comme Sammo Hung, je me suis dit : « C’est vraiment arriéré comme manière de faire. »
Pourquoi devenir « action designer » ?
Plus je coordonnais des cascades au Royaume-Uni, plus l’expérience pouvait devenir frustrante. Ici, on a tendance à considérer les cascadeurs comme des techniciens ou des athlètes plutôt que comme des cinéastes. Ils ne sont souvent pas intégrés au processus créatif. Il existe évidemment des exceptions. J’ai travaillé avec des réalisateurs et des directeurs de la photographie beaucoup plus ouverts.
Mais il y a quelques années, j’ai pris une décision. J’avais travaillé sur Final Score, avec Dave Bautista. J’étais assistant coordinateur des cascades et j’avais participé à beaucoup de chorégraphies. C’était une excellente expérience.
Mais lorsque nous avons tourné les combats, on utilisait toujours de longues prises, plusieurs caméras, puis le monteur assemblait tout. Les combats restaient excitants, mais ils ne possédaient pas cette attention portée aux détails et à la narration que j’aime dans beaucoup de films asiatiques.
Je me suis donc dit : si je veux avoir une vision d’ensemble et davantage d’influence sur la manière dont les combats sont construits, je dois clairement dire que je suis action designer, que je peux réaliser des séquences d’action, et pas seulement coordonner des cascades et chorégraphier des combats.
Gareth Evans et le syndrome de l’imposteur
Je crois que c’était en 2017 lorsqu’une société de production galloise m’a contacté. Ils m’ont dit : « Nous allons commencer le nouveau film de Gareth Evans et il a demandé si tu étais disponible. »
J’étais extrêmement enthousiaste. C’était l’homme qui avait réalisé les films The Raid. Pour moi, ce sont des chefs-d’œuvre. Certains des meilleurs films d’action jamais réalisés. J’étais donc très excité… mais également très intimidé.
J’avais une sorte de syndrome de l’imposteur : « Est-ce que je suis suffisamment bon pour travailler avec ce type ? Ses exigences sont tellement élevées. »
Nous avons finalement travaillé ensemble sur Apostle. Je tiens à préciser que je n’ai absolument pas réalisé l’action sur Apostle. J’ai participé à la chorégraphie. Mais travailler avec Gareth a été formidable.
Dans 50 % des cas, ses instincts correspondent exactement aux miens. Je peux lui montrer une chorégraphie et il va placer la caméra exactement là où je l’aurais placée. Et dans les 50 % restants, il va faire quelque chose auquel je n’aurais jamais pensé. Quelque chose de meilleur ou simplement de différent. Et ça m’enthousiasme. Ça m’inspire.
« La séquence est le patron »
Nous travaillons ensemble de manière extrêmement confortable parce qu’il n’y a pas d’ego. C’est un processus collaboratif. Le projet est le patron. La séquence est le patron.
Ce n’est ni Gareth, ni moi, ni un membre de l’équipe de cascadeurs. Évidemment, lorsque Gareth est mon réalisateur, c’est mon patron ! Mais lorsque nous travaillons ensemble, le but est simplement de créer quelque chose de bon. Peu importe de qui vient l’idée.
Elle peut venir de Gareth, de moi ou d’un cascadeur de mon équipe. Quelqu’un peut rester silencieux pendant une semaine, puis proposer une seule idée qui est bien meilleure que tout ce que j’avais imaginé. Dans ce cas-là, on utilise son idée. C’est aussi simple que ça.
Apostle a été une expérience extrêmement agréable et cela a ensuite mené à Gangs of London. Et je pense que c’est grâce à Gangs of London que les gens de l’industrie ont commencé à me considérer autrement que comme un simple chorégraphe de combats ou un cascadeur. Ils ont compris qu’il y avait une véritable dimension cinématographique dans ce que nous appelons l’action design.
Pourquoi Hong Kong respecte davantage les cascadeurs
À Hong Kong, ressentiez-vous moins de problèmes d’ego entre le réalisateur et l’action director ? Est-ce comparable à votre relation avec Gareth Evans ?
Je pense qu’au Royaume-Uni, il existe une forme de snobisme vis-à-vis de l’action et des cascades. J’espère que cela change.
J’en discutais récemment avec quelqu’un et je me trompe peut-être complètement, mais la tradition théâtrale anglaise vient de Shakespeare. Beaucoup d’acteurs sont issus de cette tradition. On peut donc considérer que le théâtre, le jeu dramatique et l’action sont des disciplines assez distinctes.
À Hong Kong, la tradition vient notamment de l’opéra chinois, de l’opéra de Pékin ou de l’opéra cantonais. Beaucoup des grands cinéastes d’action hongkongais viennent de cette tradition. Ils sont devenus cascadeurs, acteurs, chorégraphes, puis parfois réalisateurs.
Il existe donc naturellement un respect envers les gens possédant ce type de formation, où le jeu dramatique, le combat et les acrobaties sont totalement imbriqués. En Angleterre, nous n’avons pas vraiment cette attitude.
Un film de zombies tourné en six jours
J’ai travaillé sur de gros films à Hong Kong, mais aussi sur énormément de productions à petit budget. Fist Power a été tourné en treize jours. Et il contient énormément d’action.
J’ai également fait un film appelé Bio-Cops, tourné en six jours. Un film de zombies de 90 minutes. Tourné en 35 mm ! Je n’ai travaillé qu’une nuit dessus. Je devais interpréter une sorte de patient zéro, le zombie à l’origine de l’épidémie.
Le réalisateur ne m’a parlé qu’une seule fois pendant toute la nuit. Lorsque je suis arrivé, il m’a regardé et m’a demandé en cantonais : « Tu es cascadeur ? » J’ai répondu : « Oui. » Il a hoché la tête.
Et à partir de cet instant, c’est le coordinateur de cascades — l’action director — qui s’est occupé de moi. Quand vous disposez de six jours pour tourner un film, vous n’avez tout simplement pas le temps pour des guerres d’ego. Il faut faire le travail.
Quand le directeur photo donne sa caméra au cascadeur
Je raconte souvent une autre histoire. J’ai travaillé sur un film à petit budget appelé Scaremonger. Une comédie horrifique tournée en sept jours. Je suis arrivé sur le plateau vers sept ou neuf heures du soir et j’ai travaillé jusqu’au lendemain matin.
Vers six heures, Joe Ma Yuk-Sing, qui était l’action director, est arrivé pour réaliser un combat. La scène était totalement improvisée. Une seule caméra. À l’épaule.
Le directeur de la photographie du film, Choi Sung-fai, avait travaillé comme directeur de la photographie de seconde équipe sur Tigre et Dragon. Il avait donc filmé des combats pour un film oscarisé, qui avait notamment remporté l’Oscar de la meilleure photographie.
Il y avait un plan très rapide que Ma Yuk-Sing n’arrivait pas à obtenir exactement comme il le souhaitait. Après deux prises, il lui a dit : « Donne-moi la caméra. » Il l’a prise. « Trois, deux, un… action ! » Nous avons fait une prise.
Ma Yuk-Sing lui a rendu la caméra parce qu’il avait obtenu son plan. Et Choi Sung-fai l’a regardé et lui a dit : « Tu es vraiment un maître. »
Aucun ego blessé. Aucune attitude défensive. Simplement : tout ce qu’il faut pour obtenir le plan, réussir la séquence et terminer le film.
Le directeur de la photographie n’avait aucun problème à laisser un « cascadeur » manier lui-même la caméra. Je ne rencontre pas souvent ce genre d’humilité en Angleterre !
[Rires]
Jude Poyer, interviewé par Frédéric Ambroisine en mai 2023.
À suivre dans la deuxième partie : Jude Poyer revient sur son amitié et sa collaboration avec Gareth Evans, leur culture commune du cinéma asiatique et la conception des spectaculaires séquences d’action de Gangs of London.

