
Il y a des films qui se prennent comme des électrochocs. Les Âmes en peine en fait partie. Avec son troisième long métrage, Quarxx confirme qu’il est un cinéaste à part dans le paysage français, et qu’il n’est manifestement pas près de se calmer. Mais réduire son cinéma à une volonté de provoquer serait passer complètement à côté de ce qui est intéressant chez lui. Oui, Quarxx aime aller dans des zones où beaucoup d’autres n’oseraient probablement pas s’aventurer. Oui, il filme la chair, la folie, la violence, les pulsions et certaines des facettes les plus sombres de l’être humain. Mais la transgression n’est jamais, à mes yeux, une fin en soi.
Son cinéma est autant du cinéma de genre que du cinéma d’auteur. Ou, plus exactement, du cinéma de genre fait par un auteur qui a choisi ce langage pour traiter des sujets qui le préoccupent, aussi dérangeants soient-ils. Le nom de sa société de production, Transgressive Production, n’a d’ailleurs rien d’anodin.
Le 6 septembre 2026, Les Âmes en peine était présenté en première française à L’Étrange Festival. Avant la projection, une bonne partie de l’équipe avait envahi la scène de la Salle 500 du Forum des Images : réalisateur, comédiens, producteurs et techniciens, une vingtaine de personnes peut-être. Tout le monde n’allait évidemment pas prendre la parole, mais cette présence collective disait déjà quelque chose du film que nous allions découvrir. Quarxx semblait particulièrement heureux que cette première française ait lieu ici. Il rappelait qu’il s’agissait de sa troisième participation à L’Étrange Festival, et remerciait le festival pour sa fidélité à son travail.
Puis il nous a averti : Les Âmes en peine serait un film « assez dur ». Avec son coauteur, expliquait-il, il avait voulu faire un véritable film de genre construit notamment autour d’un personnage que l’on prendrait plaisir à détester : un « tyran absolu », incarné par Thierry Frémont. Et Quarxx résumait assez bien ce qui nous attendait : « Pour ceux qui aiment explorer un petit peu les côtés les plus sombres de l’âme humaine, vous allez adorer le film. Mais pour les autres, je vous conseille de vous accrocher parce que ça va être un peu compliqué. » Ce n’était pas une coquetterie de réalisateur destinée à survendre la radicalité de son film. Il avait raison.
Avant l’électrochoc, un hommage
La présentation fut également marquée par un moment beaucoup plus émouvant. Dominique Frot apparaît dans Les Âmes en peine. Quelques semaines seulement avant cette projection, la comédienne nous avait quittés. Quarxx tenait donc à lui rendre hommage devant le public et devant l’équipe réunie sur scène. Il expliqua combien il avait été heureux de pouvoir travailler avec elle, combien elle avait laissé son empreinte sur le film, et regrettait profondément qu’elle n’ait pas eu le temps de le découvrir terminé.
Ce moment donnait forcément une résonance particulière à la projection qui allait suivre. Parce que Les Âmes en peine est justement un film hanté par la mort, par les corps qui refusent de disparaître, par des êtres qui semblent coincés quelque part entre la vie et la mort —mais aussi, paradoxalement, par une furieuse envie de s’arracher à ce qui nous condamne.
Puis les lumières se sont éteintes… et il a effectivement fallu s’accrocher.

Un film qui ne demande pas pardon
Les Âmes en peine peut évidemment rebuter. Il peut même franchement choquer. Quarxx y accumule différentes formes de violence : violence physique, violence psychologique, violence familiale, violence sexuelle, violence religieuse, violence faite aux corps. Certaines séquences sont graphiquement très dures ; d’autres le sont davantage encore par ce qu’elles impliquent ou par la manière dont un personnage exerce son pouvoir sur ceux qui l’entourent. Mais je n’ai jamais ressenti cette violence comme complaisante. C’est une distinction importante.
Un film peut montrer l’abominable pour provoquer une réaction facile. Il peut chercher à tester les limites du spectateur, à collectionner les interdits ou à se construire artificiellement une réputation sulfureuse. Ce n’est pas ce que j’ai ressenti ici. Quarxx va loin parce que ses personnages vivent des choses qui exigent, dans la logique du film qu’il a choisi de faire, qu’il aille loin avec eux. Et surtout, il ne crée aucune ambiguïté morale sur le point de vue.
Face à ce que subissent les personnages féminins, il est impossible de ne pas se placer de leur côté. Impossible de ne pas ressentir leur peur, leur enfermement, leur humiliation et leur besoin de s’échapper. Et impossible, surtout, de ne pas être progressivement terrorisé par Jacob, le père de famille incarné par Thierry Frémont. Les créatures aux yeux noirs, les cadavres, la maladie, les mutilations et toutes les images empruntant en apparence au cinéma d’horreur ne seront bientôt plus ce qu’il y a de plus effrayant dans Les Âmes en peine.
Le véritable enfer porte un visage humain. Et il se fait appeler « père ».

De Sitges à L’Étrange Festival : huit ans à croiser Quarxx

Je n’ai pas découvert Quarxx avec Les Âmes en peine. Notre première rencontre remonte à 2018, en Espagne, au Festival de Sitges. J’y étais accrédité comme journaliste et, comme souvent dans les festivals, je profitais de la programmation pour découvrir des films dont je ne savais parfois presque rien avant d’entrer dans la salle. C’est ainsi que je suis tombé sur Tous les dieux du ciel.
Découvrir un premier long métrage français à l’étranger a toujours quelque chose d’un peu particulier. Et celui-ci ne ressemblait déjà pas beaucoup à ce que j’avais l’habitude de voir dans le cinéma français. Quarxx y racontait l’histoire de Simon, un homme vivant presque coupé du monde avec sa sœur Estelle, lourdement handicapée depuis un accident survenu lorsqu’ils étaient enfants. Autour de cette relation fraternelle rongée par la culpabilité, il faisait progressivement glisser le drame vers quelque chose de beaucoup plus étrange, inquiétant et fantastique.
Il y avait déjà tout ce qui allait m’intéresser par la suite dans son cinéma : le refus de rester enfermé dans un genre, des personnages profondément dysfonctionnels, une attirance pour les marges, pour les corps, pour la folie, et surtout cette manière de partir d’une situation humaine très concrète avant de l’entraîner ailleurs. J’avais beaucoup aimé le film. À la sortie de la projection, je suis donc allé voir Quarxx pour le lui dire et lui proposer une interview. Il a accepté immédiatement.
Nous avons enregistré cet entretien à Sitges. Il y parlait de son premier long métrage, bien sûr, mais également de son parcours et de ses courts métrages, que j’ai ensuite regardé avant de monté son interview, afin de mieux comprendre d’où venait son univers. L’interview fut ensuite diffusée en vidéo sur des plateformes de médiathèque numérique.
Ce ne fut pas notre dernière rencontre. Je l’ai revu ensuite à Paris, au PIFFF, le Paris International Fantastic Film Festival, où j’ai cette fois interviewé Jean-Luc Couchard, l’acteur principal de Tous les dieux du ciel. Puis nos chemins se sont de nouveau croisés à Montreuil, où j’ai pu réaliser un entretien avec Mélanie Gaydos, elle aussi au casting du film. Ces trois entretiens — Quarxx, Jean-Luc Couchard et Mélanie Gaydos — ont ainsi prolongé ma découverte de Tous les dieux du ciel bien au-delà de la séance de Sitges.
Thierry Frémont apparaissait déjà dans ce premier long métrage, dans un rôle beaucoup plus réduit que celui qu’il allait tenir huit ans plus tard dans Les Âmes en peine. Zélie Rixhon y était également présente, encore enfant. Lorsque Quarxx les réunit à nouveau dans son troisième film, il ne rassemble donc pas deux comédiens qui découvrent son univers : il reforme, dans des rôles radicalement différents, un binôme qu’il avait déjà filmé des années auparavant.

Entre ces deux films, il y eut Pandemonium. Et c’est curieusement le long métrage de Quarxx que je connais le moins bien. J’en ai vu une partie, mais pas le film dans son intégralité. En revanche, j’avais découvert auparavant à L’Étrange Festival, en 2021, Les Princesses font ce qu’elles veulent, un moyen métrage d’une trentaine de minutes présenté alors de manière autonome et qui allait finalement devenir l’un des segments de Pandemonium. Ce détail allait d’ailleurs provoquer, cinq ans plus tard, un petit malentendu assez amusant entre Quarxx et moi pendant le débat de Les Âmes en peine. Mais j’y reviendrai.
Toujours est-il qu’en septembre 2026, lorsque je m’installe dans la Salle 500 de L’Étrange Festival pour découvrir son troisième long métrage, je ne suis donc pas tout à fait en terrain inconnu. Cela faisait huit ans que je croisais Quarxx et son cinéma. Je savais qu’il aimait les endroits inconfortables. Je savais qu’il n’avait aucun problème avec le mélange des genres. Je savais aussi qu’il pouvait faire surgir le monstrueux à partir de situations profondément humaines. Mais je n’étais pas préparé à Jacob. Ni à ce que Les Âmes en peine allait faire subir à ses personnages. Et, par ricochet, à son spectateur.
Un folk horror à la française
La première chose qui m’a frappé dans Les Âmes en peine, avant même sa violence, c’est son monde. Nous sommes en France, dans une campagne isolée, quelque part à la fin du XIXe siècle ou à l’aube du XXe. Il y a des chevaux, des armes, des vêtements d’époque, des chemins boueux, des maisons perdues au milieu de nulle part, une église, des médecins qui semblent sortis d’un autre âge, et cette étrange maladie qui transforme progressivement ceux qu’elle atteint en êtres aux yeux entièrement noirs.
Et pourtant, pendant une bonne partie du film, j’avais presque l’impression de regarder un film anglais. Peut-être à cause de cette campagne qui semble coupée du reste du monde. Peut-être à cause du mélange entre horreur gothique, médecine primitive, religion et violence. Peut-être aussi parce que Quarxx filme cette France rurale comme un territoire imaginaire davantage que comme une reconstitution patrimoniale.
Un vieux souvenir de cinéma m’est d’ailleurs revenu : Le Docteur et les Assassins (The Doctor and the Devils), de Freddie Francis, avec Timothy Dalton. Je n’en conserve aujourd’hui qu’un souvenir assez diffus, mais suffisamment fort pour retrouver dans Les Âmes en peine quelque chose de cette atmosphère de film historique crapuleux, macabre, peuplé de médecins, de cadavres et d’êtres humains dont la morale semble constamment sur le point de se désagréger.
Sauf qu’ici, nous sommes bien en France. Ou plutôt dans la France de Quarxx. Car il ne cherche pas réellement à reconstituer avec une précision documentaire une période donnée. Pendant le débat qui a suivi la projection, il expliquait même ne pas avoir effectué de recherches historiques particulièrement poussées. Ce qui l’intéressait était davantage de fabriquer son propre univers, suffisamment crédible pour que l’on y croit, mais suffisamment libre pour qu’il puisse y introduire ce qu’il voulait.

Le terme d’uchronie a été employé. Et il convient parfaitement au film. Quarxx prend des éléments appartenant à notre histoire, puis les réorganise selon ses besoins. Une guerre évoquée dans le récit est fictive. Les premières expériences liées à l’électricité et aux tours Tesla deviennent presque des éléments de science-fiction. Une Winchester peut surgir au milieu de cette France rurale sans que le réalisateur ne ressente le besoin de s’en excuser. Pourquoi une Winchester ? Parce que, tout simplement, c’est l’arme du western. Et Les Âmes en peine possède effectivement quelque chose du western. Un monde reculé. Des individus vivant presque en dehors de la société. Des armes. Des chevaux. Une loi qui semble dépendre davantage de celui qui possède le fusil que d’une quelconque institution. Et au centre de tout cela, une famille enfermée dans son propre territoire, dominée par un patriarche qui s’est pratiquement constitué son royaume.
Quarxx mélange ainsi le film historique, le fantastique, l’horreur, le mélodrame, le western et même une forme de science-fiction primitive. Un mélange qui n’a rien d’accidentel. Interrogé pendant le débat sur cette difficulté à assigner son film à un genre précis, Quarxx reconnaissait que c’était sans doute devenu sa « marque de fabrique », voire sa signature. On lui a parfois reproché de faire bifurquer ses récits, de ne pas rester dans les limites clairement établies d’un genre. C’est précisément ce qui l’intéresse. Il disait aimer les films « qui ne sont pas balisés », ceux qui empruntent des « chemins de traverse » et peuvent emmener le spectateur vers des endroits où il ne pensait pas arriver en entrant dans la salle. C’est exactement l’expérience proposée par Les Âmes en peine. On croit entrer dans un film de maladie. Puis dans un film de zombies. Puis dans un drame familial. Puis dans un récit religieux. Puis dans un western. Puis dans un film de savant fou. Et finalement, tout cela existe simultanément.

Les références que l’on croit reconnaître
Évidemment, lorsqu’un film possède une personnalité visuelle aussi forte, le cerveau du cinéphile commence rapidement à établir des rapprochements. Pendant le débat, un spectateur a cité Les Diables (The Devils) de Ken Russell. Le rapprochement n’est pas absurde : fanatisme religieux, hystérie, corps malades, médecins inquiétants, violence et folie collective. Quarxx a immédiatement reconnu l’importance du film dans sa propre mémoire de spectateur. Il expliquait l’avoir découvert extrêmement jeune, autour de dix ou douze ans, et en avoir reçu une « claque monumentale ». Mais il ajoutait aussitôt quelque chose d’important : Les Diables n’avait pas constitué une référence consciente pour Les Âmes en peine. Il ne s’était pas repassé le Ken Russell en boucle avant de tourner. Il avait simplement vu le film des décennies auparavant, en avait conservé une impression très forte et découvrait presque, à travers la remarque du spectateur, que certaines traces pouvaient éventuellement être restées quelque part.
J’ai eu exactement la même expérience avec une autre référence. Pendant la projection, l’atmosphère de Les Âmes en peine m’a fait penser à Apostle, le film de Gareth Evans. Une communauté isolée, une religion qui devient instrument de pouvoir, une violence extrêmement physique, une ambiance rurale et païenne : les deux films sont évidemment très différents, mais quelque chose dans leur climat me les rapprochait. Après le débat, je suis donc allé voir Quarxx pour lui demander s’il avait vu Apostle. Il ne l’avait pas vu. Il en a noté le titre. Encore une fois, il ne s’agit donc pas d’une influence. Simplement d’une résonance. Et c’est peut-être finalement la meilleure manière d’aborder Les Âmes en peine. On peut y reconnaître des dizaines de choses sans que le film donne jamais l’impression d’être construit comme un catalogue de références.

Olivier Rossignot, qui modérait le débat, a fini par trouver une formule beaucoup plus simple. Un « folk horror à la française ». Quarxx a immédiatement acquiescé. Et c’est probablement la définition la plus juste. Un folk horror qui aurait remplacé les landes britanniques par la Creuse, les vieilles légendes par une maladie mystérieuse, et la communauté païenne par une famille écrasée sous le poids de la religion. Mais avec une particularité essentielle… Dans beaucoup de films de folk horror, le danger vient du territoire, de croyances ancestrales ou d’une communauté qui dissimule ses rites. Dans Les Âmes en peine, le danger est beaucoup plus proche. Il vit dans la maison. Il s’assoit à table. Il récite les textes sacrés. Il décide de ce qui est bien et de ce qui est mal. Et il s’appelle Jacob.
Le monstre n’est pas celui qui a les yeux noirs
À première vue, Les Âmes en peine désigne clairement ses monstres : les victimes du Mal Noir, condamnées à une longue agonie, aux yeux entièrement noirs, qui finissent par errer comme des morts-vivants et se nourrissent de cadavres. Pourtant, plus le film avance, plus Quarxx déplace notre regard. Ces êtres ne sont finalement pas ceux qui font le plus de mal. Ils ne construisent aucun système de domination, ne terrorisent pas leur famille et ne justifient pas leurs actes au nom de Dieu. Jacob, lui, le fait.
Père de famille et prédicateur, Jacob règne sur son épouse et sa fille par la peur, l’humiliation, la culpabilisation et la violence. La religion devient chez lui un instrument de contrôle : il décide de ce qui est moral, transforme le moindre désir d’émancipation en faute et parvient constamment à rendre les autres responsables de sa propre brutalité. Lors du débat, Quarxx expliquait d’ailleurs que Les Âmes en peine était aussi un film sur les certitudes, et que « la certitude jusqu’à l’extrême rend fou ». Il décrit Jacob comme un « prédicateur ultra-religieux » rongé par sa propre foi, au point qu’elle devient presque « un cancer », mais également rongé par le désir qu’il éprouve pour sa propre fille. Cette contradiction entre ses pulsions et les préceptes qu’il impose aux autres contribue directement à sa monstruosité.

Le film ne dit pas pour autant que la religion produit mécaniquement un monstre. Ce qui est visé est plutôt la certitude absolue, la volonté de contrôler et la manière dont Jacob instrumentalise sa foi pour légitimer ce qu’il veut imposer aux autres. Il peut toujours expliquer pourquoi il a raison, pourquoi sa femme ou sa fille ont tort et pourquoi la violence qu’il exerce serait, au fond, justifiée. Une intervention du public résumait parfaitement ce renversement. Un spectateur faisait remarquer que, dans cet univers où presque tous les personnages cherchent à contrôler quelqu’un, les malades sont paradoxalement ceux qui semblent les plus innocents. Quarxx acquiesça avec humour : « Ils ne battent pas leur femme, ils ne mangent même pas d’animaux. » Puis il résuma l’idée beaucoup plus directement : « Le mal ne se situe pas forcément là où il semble être. »
C’est exactement ce qui m’a marqué dans le film. Les êtres aux yeux noirs, les cadavres et les manifestations fantastiques sont impressionnants, mais Jacob est autrement plus effrayant. Parce qu’un zombie appartient au cinéma de genre. Un homme qui contrôle, humilie et détruit progressivement sa famille appartient, lui, au réel. Le fantastique constitue l’enveloppe de Les Âmes en peine ; son véritable cauchemar est domestique.

Thierry Frémont et Zélie Rixhon : le tyran et la révolte
La réussite de Les Âmes en peine repose évidemment beaucoup sur ses acteurs, à commencer par Thierry Frémont et Zélie Rixhon. Jacob avait été écrit sur mesure pour Frémont, que le réalisateur connaît depuis une vingtaine d’années, et le défi consistait justement à ne pas transformer ce « tyran absolu » en caricature. Pendant le débat, Frémont expliquait avoir cherché à être « le plus glacial possible », presque « laser », à rester « à l’os » plutôt qu’à jouer constamment dans la grandiloquence, quitte à se permettre davantage de liberté dans certaines séquence. Il rapprochait aussi l’exercice de son interprétation de Francis Heaulme : pour l’acteur, ce type de personnage permet d’explorer mentalement des zones auxquelles l’homme, moralement, ne s’autoriserait jamais à accéder.
Face à lui, Zélie Rixhon doit effectuer le chemin inverse : partir de l’emprise pour aller vers la révolte. Elle racontait avoir beaucoup répété avec Quarxx et Frémont, dont elle soulignait l’aide et la facilité de travail à ses côtés, tandis que son évolution avait été pensée jusque dans ses costumes et sa manière de s’exprimer. Quarxx insistait surtout sur le fait qu’il ne voulait pas en faire une victime passive : Zélie cherche constamment à confronter son père, à le défier et, finalement, à « lui faire payer son sadisme ». C’est cette opposition entre un Frémont volontairement froid, contenu et terrifiant, et une Rixhon qui accumule la colère jusqu’à l’explosion qui donne au rapport père-fille une grande partie de sa puissance — d’autant plus frappante que, quelques minutes après la projection, Thierry Frémont apparaissait sur scène aussi chaleureux et sympathique que Jacob est abject à l’écran.

Faire beaucoup avec peu
Les Âmes en peine donne l’impression d’un film beaucoup plus riche que ne le laisserait supposer son économie. Quarxx expliquait pendant le débat que le projet avait été difficile à monter, comme souvent dans son parcours, et qu’un budget réduit obligeait surtout à préparer énormément en amont. Ici, pas question d’arriver sur le plateau en se demandant où poser la caméra : tout devait être « millimétré ». La préparation a ainsi duré neuf mois, pour un tournage d’environ 28 ou 29 jours, principalement dans la Creuse.
Le plus intéressant est que cette contrainte financière ne l’a pas obligé, selon lui, à dénaturer le film. Quarxx insistait sur le fait qu’aucune scène n’avait été supprimée ou réécrite parce qu’elle était trop coûteuse : le scénario avait été pensé dès l’écriture en fonction des moyens qu’il savait pouvoir réunir. « On n’a absolument rien coupé ni réadapté par rapport au script original », expliquait-il, ajoutant que le résultat à l’écran restait très fidèle à ce qui avait été écrit.
Le financement s’est largement appuyé sur des investisseurs privés, Quarxx expliquant avoir peu bénéficié des mécanismes d’aide traditionnels. Il évoquait notamment un passage en plénière au CNC sans soutien à l’arrivée, ainsi qu’une absence d’aide régionale, alors même que la production aurait dépensé environ un million d’euros dans la Creuse. Au fil de ses films, il s’est ainsi constitué un réseau d’investisseurs qui suivent son travail, auquel vient notamment s’ajouter le crédit d’impôt cinéma, un dispositif qui permet à une production de récupérer sous forme d’avantage fiscal une partie des dépenses éligibles réalisées en France (jusqu’à 30 % dans le cas général).
Cette économie contrainte se ressent surtout dans la manière dont le film est fabriqué : beaucoup de préparation, de répétitions, d’effets pratiques et une équipe habituée à travailler ensemble. Quarxx retrouve notamment David Scherer pour les effets spéciaux, avec qui il collabore depuis longtemps. Thierry Frémont en a fait les frais dès le premier jour de tournage : pour une scène dans une rivière à 15 degrés, il devait avancer avec un masque sur le visage, presque sans rien voir. Il évoquait en riant « un des moments les pires » de sa vie.


La France, la distribution et l’avenir de Quarxx
À la fin du débat, j’ai voulu sortir un instant du film lui-même pour interroger Quarxx sur la vie de ses longs métrages une fois terminés : leur circulation en festivals, leur distribution en salles, en vidéo et, plus largement, la manière dont cette reconnaissance pouvait lui permettre de continuer à avancer. Sa réponse fut assez surprenante par sa franchise, mais finalement pas tant que cela lorsque l’on regarde la direction que prend son cinéma. Quarxx expliqua que ses films s’étaient très bien vendus à l’international, évoquant une présence dans environ 35 territoires pour ses précédents travaux, tout en résumant sa situation française beaucoup plus sèchement : « Pour la France, pour moi, ça a toujours été une galère. » Au moment de cette première à L’Étrange Festival, Les Âmes en peine avait notamment déjà été vendu en Allemagne et dans plusieurs autres territoires, mais il disait ne toujours pas avoir de distributeur français.
Et Quarxx ne cachait plus son exaspération. Il annonça alors que Les Âmes en peine serait probablement son dernier film tourné en français dans ces conditions, et que son prochain projet se ferait en anglais, en Angleterre, avec des comédiens anglophones. Ce départ vers l’international n’est pourtant pas présenté comme une fuite rêvée depuis longtemps : il insistait au contraire sur son attachement à la langue française. Mais, après plusieurs films difficiles à monter puis à distribuer dans son propre pays, il finit par lâcher une formule qui ne laisse guère de place à l’ambiguïté : « Il y a un moment, ça va, et là j’en ai marre, donc je me casse. »
La déclaration peut sembler brutale, mais elle paraît presque logique dans le parcours d’un cinéaste qui n’a jamais cherché à rendre ses films plus sages pour faciliter leur financement ou leur commercialisation. Quarxx veut continuer à faire du cinéma de genre personnel, transgressif et difficile à enfermer dans une case ; si cette liberté trouve aujourd’hui davantage d’interlocuteurs à l’étranger qu’en France, son passage à l’anglais apparaît moins comme un reniement que comme la recherche d’un espace où poursuivre ce travail à une autre échelle.
Il évoqua d’ailleurs immédiatement son prochain projet, La Chambre rose, dont il résuma le point de départ : deux hommes cambriolent une maison qu’ils pensent vide avant d’être capturés par la veuve qui y vit. Elle leur impose alors une compétition pour la séduire : l’un survivra et devra lui donner les enfants nécessaires à la grande famille dont elle rêve, l’autre mourra. Autrement dit, même en changeant de langue et de pays, Quarxx ne semble pas exactement préparer une comédie romantique consensuelle.
Le débat s’est enfin terminé pour moi sur un petit malentendu assez révélateur de son parcours. Persuadé qu’il avait réalisé un court métrage entre ses longs (Les Princesses font ce qu’elles veulent, que j’avais découvert comme œuvre autonome à L’Étrange Festival en 2021). Quarxx m’a répondu qu’il n’avait justement pas tourné de court entre Tous les dieux du ciel, Pandemonium et Les Âmes en peine, tout en ajoutant qu’il adorait le format et pourrait volontiers y revenir « pour le fun », « en toute liberté », si le montage de son prochain long prenait trop de temps. Intrigué, je l’ai recontacté ensuite. Sa réponse a dissipé le malentendu : Les Princesses font ce qu’elles veulent faisait en réalité partie de Pandemonium, même si le segment avait bien circulé auparavant de manière autonome. Nous avions donc, d’une certaine façon, tous les deux raison.

Reste désormais la question essentielle : quand pourra-t-on revoir Les Âmes en peine en France ? Au moment où j’écris ces lignes, aucune sortie française n’est annoncée et aucun distributeur hexagonal n’est encore indiqué. Le film a en revanche déjà obtenu son interdiction aux moins de 16 ans, ce qui ne surprend guère après tout ce qui a été décrit précédemment. Il faudra donc qu’un distributeur français accepte de prendre le risque de défendre un film qui n’a absolument rien de facile à vendre : près de deux heures, un univers historique et fantastique difficile à résumer en trois mots, une violence extrême et un cinéaste qui ne paraît pas spécialement disposé à arrondir les angles. J’espère sincèrement qu'e quelqu’un le fera'un distributeur français le sortira. À défaut, il est fort probable que j’achète moi-même le film en import lorsqu’une édition étrangère sera disponible. Mais ce serait tout de même dommage qu’un film français doive être découvert chez nous de cette manière.
Et j’espère surtout que, s’il finit par sortir en salles, on n’ira pas voir Les Âmes en peine uniquement par devoir de « soutenir le cinéma de genre français ». Ce discours est parfois nécessaire, mais il finit aussi par enfermer les films dans une cause à défendre. Il faudrait simplement aller voir Les Âmes en peine parce qu’on aime le cinéma. Parce qu’on a encore envie d’être surpris, dérangé, parfois bousculé ; parce qu’on veut voir des cinéastes prendre des risques, proposer des univers personnels et sortir des chemins parfaitement balisés du tout-venant.
Les Âmes en peine ne plaira certainement pas à tout le monde. Quarxx nous avait prévenus avant la projection. Mais pour ceux et celles qui aiment que le cinéma les emmène là où ils ne pensaient pas forcément avoir envie d’aller, le voyage mérite largement d’être tenté.

