
Il y a des cinéastes dont on reconnaît immédiatement la personnalité derrière la caméra. Ringo Lam était de ceux-là.
Sur CinéFlamme, son cinéma occupe forcément une place particulière. Parce qu’il fut l’un des grands réalisateurs du cinéma hongkongais, bien sûr, mais surtout parce que ses films lui ressemblaient : directs, sombres, nerveux, parfois furieux, souvent profondément humains.
Ringo Lam ne filmait pas la violence pour la rendre séduisante. Derrière ses polars, il observait les rapports de force, les institutions, les individus broyés par un système qui les dépasse. Plusieurs décennies plus tard, cette dimension sociale reste l’une des grandes forces de son œuvre.
Parmi tous ses films, il en est un auquel je reste particulièrement attaché : School on Fire, sorti à Hong Kong en 1988, à la croisée du film de gangsters, du cinéma de genre et du drame social, d’une puissance et d’une violence particulièrement marquantes.
Et lorsque j’ai eu la chance de rencontrer Ringo Lam à Hong Kong en 2011 et de lui dire que c’était mon film préféré de sa filmographie, sa réponse m’avait forcément marqué : c’était également le sien.
Quinze ans plus tard, School on Fire revient enfin dans des conditions exceptionnelles : L’Étrange Festival le projette dans un nouveau master 4K, samedi 5 septembre à 14h en salle 500 du Forum des images, puis une seconde fois samedi 12 septembre à 15h15.
Une rencontre avec Ringo Lam qui n’était pas prévue pour moi
Ma rencontre avec Ringo Lam, en mars 2011, s’est faite dans des circonstances assez particulières.
Je travaillais alors comme fixeur à Hong Kong pour Jacinto Carvalho et Johan Chiaramonte, qui réalisaient Tarantino, le disciple de Hong-Kong, un documentaire consacré aux influences du cinéma asiatique — et tout particulièrement hongkongais — sur Quentin Tarantino. Le film réunissait notamment Raymond Chow, Simon Yam, Gordon Liu, Sharon Yeung Pan-pan, Roger Garcia et Ringo Lam.
Obtenir Ringo Lam n’avait rien d’évident.
Il accordait très peu d’interviews et, s’il avait accepté celle-ci, ce n’était pas réellement pour les beaux yeux de Quentin Tarantino. C’était essentiellement par amitié.
J’avais à Hong Kong un ami producteur, Cheung Chin, également grand connaisseur de vin, qui était lui-même très proche de Ringo Lam. Ils se voyaient régulièrement et j’avais ainsi, de temps en temps, des nouvelles du réalisateur par son intermédiaire.
Un jour, il m’a fait comprendre qu’il allait peut-être pouvoir faire quelque chose pour nous.
Et effectivement, Ringo Lam a accepté.
Avec une condition pour le moins inhabituelle : il ne voulait pas que son visage soit filmé.

Ses mains, son cigare… mais pas son visage
De mémoire, Ringo Lam avait donné une explication assez mystérieuse à cette demande, quelque chose qui avait à voir avec ce que l’on pouvait voir dans ses yeux ou lire en lui.
En tout cas, ses instructions étaient claires : on pouvait enregistrer sa voix, filmer ses mains et son cigare, mais pas son visage.
Il faut dire que le cigare faisait réellement partie du personnage. Même bien avant notre rencontre, les portraits consacrés à Ringo Lam le décrivaient volontiers accompagné d’un cigare et d’un verre de vin.
Les réalisateurs ont respecté sa demande pendant l’essentiel de l’entretien… jusqu’au moment où ils ont tout de même tenté de saisir furtivement son visage.
Ringo Lam s’en est aperçu.
Il ne s’est pas mis en colère. Il leur a simplement fait comprendre qu’il avait très bien vu ce qu’ils venaient de faire et a finalement laissé passer.
C’est pourquoi, dans le documentaire, on aperçoit brièvement son visage, alors que l’essentiel de l’entretien repose sur sa voix, ses mains et son cigare.
Une manière de filmer Ringo Lam qui, avec le recul, correspond finalement assez bien au personnage.

Une fois Tarantino parti, parler enfin de Ringo Lam
Il y avait néanmoins quelque chose d’un peu frustrant dans cette situation.
Avoir Ringo Lam devant soi et passer tout son temps à lui demander ce qu’il pensait de Quentin Tarantino était évidemment logique pour le documentaire… mais personnellement, ce n’était pas de Tarantino que j’avais envie de lui parler.
Lorsque les réalisateurs ont terminé leur entretien et sont partis, je suis donc resté avec Ringo Lam et notre ami commun.
Nous avons pris un verre.
Et là, la véritable conversation a commencé.
Nous avons parlé du cinéma de Hong Kong, de sa carrière, de ce qu'il pensait de Jean-Claude Van Damme, de son envie de revenir au polar. Je lui ai évidemment dit à quel point j’aimais son travail.
Nous avons notamment parlé de Full Alert, son formidable polar de 1997 avec Lau Ching-wan et Francis Ng.
Et puis je suis arrivé au film dont j’avais surtout envie de lui parler.
School on Fire.
« School on Fire », son film préféré
Je lui ai expliqué que, parmi ses films, School on Fire était probablement celui auquel j’étais le plus attaché.
Sa réponse m’avait surpris et réjoui : c’était également, selon lui, son film préféré parmi ceux qu’il avait réalisés.
Je précise que je restitue aujourd’hui cette conversation de mémoire.
J’avais enregistré notre échange, mais cet enregistrement fait malheureusement partie des très rares archives que j’ai perdues au fil des années. J’en avais à l’époque transmis une copie à Arnaud Lanuque, qui avait pu utiliser une partie de notre conversation — notamment autour de Full Alert — dans son livre Police vs Syndicats du crime, consacré au polar hongkongais.
Mais le souvenir de ce que Ringo Lam m’avait dit à propos de School on Fire reste très net.
Il aimait profondément le film.
Son principal regret concernait la censure qui l'avait contraint à en retirer plusieurs passages.
L'histoire éditoriale de School on Fire est effectivement particulièrement complexe : le film fut amputé dès son exploitation hongkongaise, avec des coupes touchant aussi bien la violence que les dialogues, la drogue ou différents éléments liés à la criminalité. Certaines éditions vidéo ont ensuite réintroduit une partie de ces éléments, sans pour autant restituer systématiquement la totalité du matériel connu.

Ringo Lam n’avait pas revu le film depuis des décennies
Il m’avait également raconté quelque chose d'assez étonnant : il n'avait lui-même pas revu School on Fire depuis très longtemps, environ trois décennies dans mon souvenir.
Et le hasard avait bien fait les choses.
La veille de notre conversation, j’étais passé par Mongkok, comme je le faisais régulièrement lors de mes séjours à Hong Kong, et j’avais justement remarqué qu’une nouvelle édition DVD de School on Fire était disponible dans le catalogue Fortune Star.
Je lui ai donc dit :
« Mais le film vient justement de ressortir en DVD. »
Sa réaction m’avait amusé. En substance : oui, peut-être… mais lui ne mettait plus vraiment les pieds à Mongkok.
Je lui ai proposé de lui en acheter un exemplaire puisque, de toute façon, je comptais y retourner.
Et c'est ce que j'ai fait.
Quelques jours plus tard, mon ami m'a annoncé une autre surprise : Ringo Lam proposait que nous déjeunions tous les trois ensemble.
Je suis donc arrivé à notre deuxième rencontre avec un DVD de School on Fire pour son réalisateur.
Il existe des objets beaucoup plus prestigieux dans une vie de cinéphile. Mais j'avoue que pouvoir remettre à Ringo Lam une copie de son propre film préféré, qu'il n'avait pas vu depuis des décennies, reste pour moi un souvenir assez extraordinaire.

Un réalisateur qui voulait refaire du polar hongkongais
Nos conversations avaient aussi beaucoup porté sur l'avenir.
À l’époque, Ringo Lam tournait peu et voulait revenir à ce qu’il aimait véritablement : le polar.
Il n'était pas particulièrement intéressé par l'idée de se lancer dans un grand film d'arts martiaux calibré pour le marché de Chine continentale. Ce qu'il voulait faire, c'était un film ancré à Hong Kong, avec une distribution hongkongaise et la liberté de retrouver ce cinéma policier sombre et urbain qui avait constitué une grande partie de son identité.
Le problème était évidemment le financement.
Avec notre ami commun, nous avions essayé de voir si certaines portes pouvaient s’ouvrir en Europe. Nous avions notamment rencontré l’un des fondateurs de Wild Bunch pour évoquer un éventuel projet.
Mais les ambitions de Ringo Lam étaient difficiles à concilier avec les réalités d'un financement international : il envisageait un budget conséquent et voulait des stars hongkongaises, là où l'on nous expliquait qu'un tel montage financier nécessiterait probablement une vedette américaine.
Cela n’a pas abouti.
Mais cette conversation disait beaucoup de Ringo Lam : il voulait encore tourner, mais pas n'importe quoi et pas en reniant ce qu'il était.
Le rendez-vous manqué de Neuchâtel
J'ai eu une autre occasion de reprendre contact avec lui quelques années plus tard.
En 2015, je travaillais pour le NIFFF — Festival international du film fantastique de Neuchâtel, notamment comme photographe et vidéaste, mais aussi occasionnellement comme intermédiaire avec certains professionnels du cinéma hongkongais.
Nous avions essayé de faire venir Ringo Lam dans le cadre d'un hommage.
Il n'est finalement pas venu.
La véritable raison était assez simple et, maintenant que les années ont passé, elle peut prêter à sourire : Ringo Lam détestait prendre l'avion.
Il avait néanmoins tenu à ce que son refus soit communiqué avec tact. Il semblait sincèrement touché qu'un festival européen souhaite mettre son cinéma à l'honneur.
Ce genre de détail, comme son refus initial d'être filmé en 2011, correspond finalement assez bien au souvenir que je garde de lui : un homme avec ses principes, ses réticences, ses contradictions et surtout une personnalité extrêmement forte.
Ringo Lam nous a quittés le 29 décembre 2018, à seulement 63 ans.

City on Fire, Prison on Fire, School on Fire
School on Fire arrive au terme de ce que l'on présente généralement comme la trilogie « On Fire » de Ringo Lam.
Tout commence en 1987 avec City on Fire.
Chow Yun-fat y incarne un policier infiltré qui se rapproche du gangster joué par Danny Lee. On connaît évidemment l'histoire : la dernière partie du film constitue l'une des influences les plus évidentes de Reservoir Dogs de Quentin Tarantino. Mais réduire City on Fire à cette filiation serait terriblement injuste tant le film possède son propre univers, beaucoup plus sombre et désenchanté.
La même année vient Prison on Fire, toujours avec Chow Yun-fat, accompagné cette fois de Tony Leung Ka-fai. À partir de ce deuxième volet informel de la série des films « On Fire », Ringo Lam devient également producteur de ses propres films, renforçant encore son contrôle créatif sur des œuvres de plus en plus personnelles. La prison devient ici un microcosme dans lequel il observe les hiérarchies, la corruption, la violence et les mécanismes de survie.
Puis, en 1988, arrive School on Fire.
Et pour moi, Ringo Lam monte encore d'un cran.
L’école est en feu
Le titre dit déjà presque tout.
Cette fois, Ringo Lam choisit l'école.
Yuen Fong, interprétée par Fennie Yuen, est une lycéenne ordinaire dont la vie bascule lorsqu'elle témoigne après une agression impliquant des membres des triades.
Elle devient alors la cible de Big Brother Smart (« Big Brother » désignant ici un membre influent ou un supérieur dans la hiérarchie des triades), interprété par Roy Cheung, qui lui réclame de l'argent et fait progressivement entrer la jeune fille dans un engrenage dont il devient presque impossible de sortir.
Son professeur, Mr. Wan, joué par Damian Lau, tente de protéger ses élèves et de préserver un semblant de morale dans un établissement qui semble peu à peu perdre tout contrôle.
Lam Ching-ying, bien loin ici de l'univers des vampires bondissants auquel son nom reste souvent associé, incarne quant à lui Hoi, un policier qui tente lui aussi de contenir une situation où les frontières entre école, rue et milieu criminel deviennent de plus en plus poreuses.
Et Sarah Lee Lai-yui, dans le rôle de Siu-Chun, complète cette galerie de jeunes personnages dont l'existence est progressivement contaminée par ce qui les entoure.

Roy Cheung, l’homme que l’on adore détester
Roy Cheung. Dans le cinéma de Ringo Lam de cette période, sa présence suffit presque à annoncer que les ennuis vont commencer.
Il possédait ce talent particulier pour incarner des personnages immédiatement inquiétants, agressifs et méprisables, avec une intensité physique qui rend chacune de leurs apparitions imprévisible.
Dans School on Fire, Brother Smart est probablement l'une de ses incarnations les plus détestables.
Mais le génie du film est justement de ne pas réduire ce qu'il raconte à un simple affrontement entre « gentils » et « méchants ».
Ringo Lam montre un système entier qui ne fonctionne plus.
L'école n'arrive plus à protéger les élèves. La police ne parvient pas à stopper l'engrenage. Les triades recrutent, rackettent et exploitent des adolescents. Les adultes eux-mêmes semblent progressivement dépassés.
C'est là que School on Fire cesse d'être seulement un excellent polar.
Il devient un film social d'une violence extraordinaire.
Une violence qui n’a rien de gratuit
Oui, School on Fire est violent.
Par moments, extrêmement violent.
Mais cette violence n'a jamais été, pour moi, une simple recherche du choc.
Ringo Lam ne cherche pas à rendre la brutalité « cool ». Il montre ce qu'elle provoque chez les personnages.
Plus le film avance, plus la situation devient étouffante, jusqu'à donner le sentiment que tout le monde est enfermé dans quelque chose qui va nécessairement exploser.
C'est probablement pour cela que le film reste aussi puissant aujourd'hui.
Et le fait de savoir que Ringo Lam lui-même considérait School on Fire comme son film préféré ne fait évidemment que renforcer mon attachement à cette œuvre.

Une restauration 4K et les séquences censurées
La situation est aujourd'hui presque inimaginable pour ceux qui découvrent les classiques hongkongais directement en Blu-ray ou en UHD.
Pendant très longtemps, pour voir School on Fire, il fallait chercher.
Je l'ai moi-même découvert au fil des supports disponibles en import : VCD sans sous-titres, puis VCD sous-titré, DVD hongkongais et enfin Blu-ray hongkongais.
Nous voilà désormais face à un nouveau master 4K.
C’est évidemment ce nouveau master 4K qui sera projeté sur grand écran à L’Étrange Festival, et il devrait très certainement servir également de base à la future édition UHD française que Metropolitan Films / HK Vidéo doit prochainement publier.
Il est important de préciser que la question des différentes versions de School on Fire reste complexe. Les scènes supprimées au fil de la censure n'ont pas toujours été conservées ou réintégrées de la même façon suivant les éditions. La version la plus complète — ou du moins la plus « uncut » — ayant circulé provenait notamment d'un LaserDisc d'époque, qui préservait des éléments absents des versions ultérieures.
Mais même amputé de certains passages, le film n'a jamais perdu sa force.
Et pour les complétistes, pouvoir enfin retrouver ces éléments censurés constitue évidemment un complément précieux.
School on Fire à L’Étrange Festival : à ne pas manquer
C'est donc avec un plaisir tout particulier que je vais revoir School on Fire sur grand écran.
L'Étrange Festival 2026 présente le film dans son nouveau master 4K :
- samedi 5 septembre à 14h00 — Salle 500
- samedi 12 septembre à 15h15 — Salle 500
au Forum des images, à Paris.
Pour ceux qui aiment le cinéma de Hong Kong, le polar, le cinéma social ou tout simplement les films qui vous laissent quelque chose longtemps après leur générique de fin, c'est pour moi l'une des séances incontournables de cette édition de L'Étrange Festival.
Et ceux qui ne pourront pas être présents pourront se rattraper avec la future édition française 4K prévue chez HK Vidéo / Metropolitan, que je compte évidemment me procurer dès sa sortie.
Mais School on Fire mérite le grand écran.
Parce qu'au-delà de la restauration, au-delà de la rareté et au-delà du plaisir de retrouver un classique hongkongais dans de telles conditions, il reste surtout le témoignage brûlant d'un réalisateur qui n'avait aucune envie d'adoucir son regard sur la société.
Ringo Lam était un cinéaste exceptionnel.
School on Fire était son film préféré.
C'est aussi le mien.

