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Jude Poyer : penser et filmer l’action, de Gangs of London à Farang — Interview, partie 3

par Frédéric Ambroisine | 31 Août 2026 | Interviews, Portraits

Après ses années de formation à Hong Kong et la conception des combats de Gangs of London, Jude Poyer aborde dans cette troisième et dernière partie une question essentielle : qu’est-ce qui fait qu’une scène d’action fonctionne réellement à l’écran ? À travers l’impressionnante attaque de la maison de l’épisode 5 de Gangs of London, il explique comment construire une séquence à partir de causes et de conséquences, rendre crédible l’invraisemblable et puiser aussi bien dans John Woo et Sammo Hung que dans des images documentaires. Il revient également sur les influences qui ressurgissent parfois inconsciemment dans son travail, avant d’expliquer son évolution vers la réalisation de seconde équipe et sa collaboration avec Xavier Gens sur Farang.

L’action comme chaîne de causes et de conséquences

J’aime ce que j’appelle une action fondée sur les causes et les conséquences. Une chose doit en provoquer une autre.

Dans Apostle, par exemple, le personnage de Dan Stevens est retenu par deux hommes armés de lances. Gareth voulait cette configuration. Je me suis physiquement placé dans cette position avec deux de mes cascadeurs et je me suis demandé : « Si je suis bloqué comme ça et que je ne peux pas utiliser mes bras, quelle est la première chose que je fais ? »

Je frappe le genou d’un des types. Andre, l’un de mes cascadeurs, m’a alors dit : « Si tu tombes à genoux, les autres vont tomber avec toi. » Très bien. On frappe la jambe, puis on tombe sur les genoux. Une fois au sol, je peux attraper les cheveux d’un type et lui planter le visage sur la lance de l’autre.

Une action provoque la suivante. Ce ne sont pas simplement des techniques choisies au hasard.

Hard Boiled au cœur de Gangs of London

Nous avons appliqué la même logique à l’attaque du camp des Travellers dans l’épisode 2 de Gangs of London. Ils ont fabriqué des cocktails Molotov. Il y a donc de l’essence partout. Un type va en allumer un, il essaie de le lancer, il se fait tirer dessus et il prend feu. Maintenant, le sol prend feu à son tour.

Effet. Effet. Effet.

Pour cette séquence, Gareth avait réuni l’équipe de cascadeurs et nous avait expliqué ce qui devait lancer la scène et où elle devait arriver. Puis il nous a demandé de réfléchir à tout ce qui pouvait se produire entre les deux. Tout le monde proposait des idées.

Et moi, j’étais très inspiré par Hard Boiled. C’est l’un de mes films préférés. Gareth adore évidemment Hard Boiled lui aussi. Le personnage de Mad Dog, interprété par Philip Kwok, m’avait énormément marqué. Dans Hard Boiled, il lance notamment des grenades à l’intérieur des containers pour faire exploser les triades.

J’ai dit à Gareth : « Et si l’un des membres du gang était simplement un putain de dur qui balance des grenades partout ? »

Un hommage à Mad Dog

C’est comme ça que nous avons eu ce personnage qui lance une grenade dans une caravane avant de se baisser. Un corps est projeté à travers la fenêtre, le type se relève et il l’achève au fusil à pompe à bout portant.

C’était un hommage à Hard Boiled.

De la même manière, lorsqu’un personnage tente de s’enfuir à moto et se fait littéralement éjecter par un tir, c’était notre manière d’introduire notre propre Mad Dog.

Il s’agit donc de trouver différentes idées puis de les faire fonctionner à l’intérieur d’une histoire et d’une séquence qui possède sa propre continuité.

Sammo Hung, l’influence majeure

Ce qui est formidable avec Gareth, c’est que nous partageons ces références. Nous pouvons rendre hommage à John Woo, à Ringo Lam, à Sammo Hung.

Pour moi, Sammo Hung est probablement l’action director qui m’a le plus influencé, parce que chaque combat réalisé par Sammo, qu’il s’agisse de kung-fu traditionnel, de wuxia fantastique ou d’un film contemporain, donne l’impression d’être un combat.

Pas nécessairement quelque chose de réaliste. Prenez The Prodigal Son. C’est un classique du kung-fu. Ils utilisent des techniques de Wing Chun. Personne ne se bat réellement comme ça. Pourtant, lorsque vous regardez le film, vous croyez que Yuen Biao et Frankie Chan essaient véritablement de se faire mal.

« Un, deux, trois » : ce que Poyer ne veut pas voir

Dans beaucoup de films, lorsque je regarde des acteurs ou des cascadeurs exécuter une chorégraphie, je vois justement… une chorégraphie.

Un. Deux. Trois.

Avec Sammo, vous avez toujours cette sensation que quelqu’un essaie réellement de faire mal à l’autre. C’est ce que j’essaie d’apporter à mon propre travail.

Mon travail n’est pas réaliste. Mais j’espère que, lorsque le public accepte le monde établi par le réalisateur, le directeur de la photographie, les décors et les acteurs, quand arrive le combat, il a le sentiment que celui-ci appartient réellement à ce monde.

Et surtout : que c’est un combat.

L’épisode 5 de Gangs of London, un film dans la série

L’épisode 5 de Gangs of London ressemble presque à un film autonome. Comment avez-vous conçu cette gigantesque attaque de la maison ?

Lorsque la production m’a envoyé les scénarios, j’étais extrêmement enthousiaste en lisant cet épisode. Je savais que Gareth allait le réaliser. Je savais qu’il ferait quelque chose de spécial et je savais que j’allais énormément m’amuser à l’aider à trouver des idées.

Je suis d’accord : c’est presque un film d’action de quarante minutes. Mais c’est davantage que ça.

Beaucoup de gens reconnaissent Gareth comme un maître de l’action. Et il l’est. Indéniablement. Mais c’est également un maître de la tension et du rythme. L’une des raisons pour lesquelles cet épisode fonctionne aussi bien est qu’il ne commence pas immédiatement avec des cascades complètement folles. Il construit progressivement la tension.

« J’aurais adoré avoir cette idée »

Il y a par exemple ce moment où le personnage de Mark Lewis Jones se cache dans les toilettes et où une arme se trouve de l’autre côté du mur.

J’adorerais pouvoir m’attribuer cette idée. Mais je n’ai absolument rien à voir avec ça. C’est entièrement Gareth. Et je pense que c’est génial.

Une séquence comme celle-là pourrait être signée par n’importe quel grand réalisateur de cinéma au monde.

Construire la maison en carton

Nous avons consacré énormément de temps à la conception de cette attaque. Le département artistique nous avait fourni les plans de la maison. Nous avons construit de petites versions en carton des différentes pièces, puis nous avons commencé à jouer avec les possibilités.

Gareth savait que certains événements devaient absolument se produire. Il possédait certains beats précis. Et entre ces moments, nous inventions des choses pendant la chorégraphie.

J’ai énormément appris en travaillant avec Gareth sur la manière d’aborder et de réaliser les scènes d’action. L’une des choses qu’il fait extrêmement bien consiste à établir très tôt la géographie d’un lieu. Le public sait toujours où il se trouve. Il n’est pas désorienté.

Il sait également parfaitement suivre les différents personnages, leurs positions et déterminer à quel moment il faut revenir vers chacun d’eux.

Jusqu’où peut-on rendre crédible l’invraisemblable ?

Pour cette attaque, nous devions maintenir l’excitation, suivre tous les personnages mais également conserver un minimum de crédibilité.

Ce n’est pas réaliste. Nous sommes dans un univers exacerbé. Mais j’avais suggéré de faire venir quelqu’un possédant une expérience militaire pendant une partie de la préparation. Nous pouvions lui demander : « Qu’est-ce qui se passerait réellement dans une situation comme celle-là ? »

Il nous a expliqué que lors du siège d’une maison, quelqu’un serait probablement placé à l’arrière afin d’abattre toute personne essayant de s’enfuir. Nous avons donc intégré ça.

Gareth voulait également qu’une arme soit suffisamment puissante pour traverser la maçonnerie de la maison, afin qu’un personnage puisse être touché à l’intérieur d’une cheminée et tomber dedans. Nous avons donc discuté du type d’arme qui permettrait cela.

De Waco à Gangs of London

Ma partie préférée dans la fabrication d’un film reste la période de conception de l’action. C’est là que vous pouvez véritablement explorer les idées. Vous pouvez vous permettre d’aller très loin, quitte à revenir ensuite en arrière si quelque chose devient excessif.

Et les références ne viennent pas uniquement du cinéma. Elles peuvent venir de la réalité.

Pour cette attaque, Gareth voulait des mercenaires sur le toit. Il y a ce plan extraordinaire où quelqu’un tombe à travers le toit. J’adorerais prétendre que c’était mon idée ! Mais c’était celle de Gareth. Mon travail consistait à trouver comment la rendre possible.

Je me souvenais également d’images d’actualité du siège de Waco, au Texas. Les agents de l’ATF étaient sur le toit et quelqu’un ouvrait le feu depuis l’intérieur, avec les balles qui traversaient la structure.

Je suis influencé par le cinéma, la télévision, les bandes dessinées — je suis un énorme lecteur de comics — mais également par le monde réel. Une chose vue sur YouTube ou dans un documentaire peut finir, des années plus tard, par devenir un plan dans un film.

Quand First Blood réapparaît inconsciemment

Vous arrive-t-il de découvrir après coup l’origine d’une idée ?

Oui.

Après avoir tourné et monté le combat de Luan dans l’épisode 8 de Gangs of London, j’étais chez moi et j’ai regardé First Blood. Je l’avais vu énormément de fois, mais pas depuis quelques années.

Et j’ai soudain compris que le début de notre combat, lorsque Luan a un couteau sous la gorge, attrape quelqu’un et le projette pendant que la tension monte, avait été influencé par la bagarre du commissariat dans First Blood.

J’ai pris une photo de mon écran et je l’ai envoyée à Xavier. Je lui ai écrit : « Oh… Je crois que je viens de piquer ça à Rambo. »

Il m’a répondu : « Oh, c’est génial, mec ! » Parce qu’il comprend.

Il y a une différence entre voler consciemment quelque chose et être influencé. Le cinéma — pas uniquement le cinéma d’action — pénètre votre subconscient et finit par provoquer de nouvelles idées.

Ça m’arrive constamment. Je n’ai probablement jamais eu une seule idée originale de toute ma vie ! Je peux revoir un film que je n’avais pas vu depuis dix ans et soudain penser : « Ah… Voilà le plan que je croyais avoir inventé. »

Réalisateur de seconde équipe : pas simplement filmer les doublures

Que signifie concrètement être réalisateur de seconde équipe sur un film comme Farang ?

À Hong Kong, il était parfaitement normal que l’action director, qui était également coordinateur des cascades, réalise les scènes d’action. Et très souvent, le réalisateur principal n’était même pas présent.

En Occident, vous avez parfois une première et une seconde équipe. Mais la seconde équipe peut simplement être chargée d’un plan complexe d’effets spéciaux nécessitant quatre heures de préparation. Il n’est alors pas logique de mobiliser le réalisateur, les acteurs et toute l’équipe principale pour ce seul plan.

Parfois, la seconde équipe occidentale ne filme également que les plans avec les doublures.

Pour moi, une action unit est différente.

L’exemple de Brad Allan sur Kingsman

Sur Kingsman, Brad Allan réalisait l’action unit. Officiellement, cela s’appelait la seconde équipe, mais il réalisait véritablement les séquences d’action. Matthew Vaughn n’était pas toujours présent. Et Brad avait les acteurs avec lui, pas simplement les cascadeurs.

C’est une différence importante.

Personnellement, je suis parfaitement heureux de réaliser ou de concevoir l’action avec Xavier présent sur le plateau. Sa présence ne complique pas mon travail. Au contraire. Il m’aide à concrétiser la pre-viz. C’est une collaboration.

Xavier possède énormément d’expérience et il m’apprend beaucoup de choses. Même lorsqu’il s’agit d’un combat que j’ai aidé à chorégraphier, dont j’ai filmé et monté la pre-viz, il peut prendre cette pre-viz et la rendre meilleure.

Deux réalisateurs, un seul film

C’est ainsi que nous avons travaillé sur Farang. La plupart du temps, Xavier et moi étions ensemble. Mais un tournage ne possède qu’un certain nombre de jours. Il arrivait donc que Xavier me laisse réaliser certains plans.

Lorsque j’étais satisfait d’une prise, je pouvais lui envoyer la vidéo : « Tu es content de ça ? » Ou lui dire : « On commence à prendre du retard, mais j’aimerais faire une prise supplémentaire. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Et il pouvait me répondre : « Non, c’est bon. » Ou : « Oui, refais-la. »

L’important est que le résultat ne donne jamais l’impression qu’il existe deux réalisateurs différents.

Il doit n’y avoir qu’un seul film.


Jude Poyer, interviewé par Frédéric Ambroisine en mai 2023.

Cet entretien a été réalisé à l’occasion de la sortie de Farang de Xavier Gens. Une première sélection, principalement consacrée au film et à la conception de ses scènes d’action, a été publiée en 2023 dans le magazine CinemaTeaser. Les passages présentés dans cette série sont issus de l’entretien intégral et n’avaient pas été retenus dans cette publication.


Et je terminerais véritablement la série sur « Il doit n’y avoir qu’un seul film. » C'est une excellente dernière phrase : elle résume tout le propos des trois parties, depuis Hong Kong jusqu'à Farang — l'idée que chorégraphie, caméra, montage, cascadeurs et réalisateur ne doivent pas travailler comme des disciplines isolées mais concourir à une même vision.