CinéFlamme aime les festivals. Les grands rendez-vous internationaux, bien sûr, mais aussi ceux qui permettent de découvrir des cinématographies, des cultures et des regards que l’on croise beaucoup plus rarement sur les écrans français. C’est précisément le cas du Kréyol International Film Festival (KIFF), dont la quatrième édition s’achève ce dimanche 27 septembre à Paris. Et il n’est pas trop tard pour le découvrir : trois dernières projections sont encore programmées ce soir à partir de 19h30 à l’Écoles Cinéma Club.
Les cinémas venus des territoires ultramarins restent encore trop rarement mis en avant dans l’Hexagone. Et que savons-nous, plus largement, des cinémas issus des différents mondes créoles, de la Caraïbe à l’océan Indien, des Amériques à leurs diasporas ?
C’est précisément le territoire que s’est choisi le Kréyol International Film Festival, qui se présente comme le seul festival consacré à l’Espace kréyolphone. Courts et longs métrages, documentaires, fictions, animation ou cinéma expérimental peuvent y cohabiter, avec une volonté affichée : faire découvrir la diversité des cultures, histoires, langues et imaginaires des mondes créoles.
Un festival né en 2023
La première édition du KIFF a débuté à Paris le 8 septembre 2023. Le festival a été créé par Alexia de Saint John’s, sa directrice, et porté dès l’origine par l’association Les Ponts de l’Espoir (Hope & Bridges). L’édition 2026 est organisée par Les Ponts de l’Espoir et Au-delà de l’Horizon.
L’idée initiale était de relier par le cinéma des territoires géographiquement éloignés mais partageant l’existence de langues et de cultures créoles : Caraïbe, Amériques, océan Indien, Afrique, Asie, Océanie et diasporas. Le site du festival recense 129 langues créoles dans le monde et plus de 14 millions de locuteurs.
Cette quatrième édition se déroule du 25 au 27 septembre 2026, durant trois soirées à l’Écoles Cinéma Club, dans le 5e arrondissement de Paris.
Mais qu’est-ce qu’un « film créole » ?
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants du projet : le KIFF ne réduit pas le cinéma créole à une nationalité, à une origine ethnique ou même à l’utilisation obligatoire d’une langue créole.
Son règlement est ouvert à tous les cinéastes, sans distinction d’origine, de nationalité ou de langue. Pour être éligible, un film doit en revanche interroger, directement ou symboliquement, les mondes créoles et leurs cultures, leurs histoires, leurs philosophies ou leurs imaginaires.
Un « film créole », dans la conception du KIFF, peut donc aussi bien être un documentaire historique qu’une comédie, un film fantastique, une œuvre expérimentale ou un récit intime. Le créole peut y être parlé, mais il ne constitue pas une condition obligatoire.
L’Espace kréyolphone devient ainsi moins une frontière géographique qu’un espace culturel reliant des territoires parfois situés à des milliers de kilomètres les uns des autres.
Kreyollywood : un projet plus vaste que le KIFF
Et c’est ici qu’intervient Kreyollywood.
Le KIFF n’est en effet pas un projet isolé : il constitue officiellement un segment du concept Kreyollywood, également créé par Alexia de Saint John’s. Kreyollywood porte une ambition beaucoup plus large : contribuer à structurer un espace cinématographique et culturel commun aux territoires et communautés kréyolphones et favoriser la circulation de leurs œuvres, de leurs artistes et de leurs savoirs.
Le nom évoque évidemment Hollywood, Bollywood ou Nollywood, mais Kreyollywood cherche moins à désigner un lieu précis qu’à fédérer un ensemble de cultures dispersées géographiquement.
Le KIFF en constitue la pierre angulaire cinématographique, lancé en 2023. Autour de lui se développent d’autres initiatives : Ti-Kreyollywood, consacré aux courts métrages ; KreyolXlab, tourné notamment vers les chercheurs, linguistes, conférences et patrimoines des langues et cultures créoles ; le SILEK, Salon International du Livre de l’Espace Kréyolphone ; ou encore Kreyol Academy et Bokantaj autour de la transmission des langues et des savoirs.
Le KIFF peut donc être vu comme la vitrine annuelle, à Paris, d’un projet culturel qui cherche à construire des passerelles bien au-delà des seules trois journées du festival.
Onze regards pour l’édition 2026

La sélection officielle 2026 compte onze films, tandis que le programme définitif des trois soirées en propose dix. Ils permettent de mesurer l’étendue de la ligne éditoriale du festival : Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Cuba et Haïti figurent notamment parmi les origines explicitement représentées cette année.
L’ouverture a été confiée au documentaire La Sirène et le Chevalier de Steve James, voyage entre Guadeloupe, New York, Paris, Suède et Cuba autour de la création d’un opéra consacré à Joseph Bologne, Chevalier de Saint-Georges, compositeur et violoniste né en Guadeloupe.
Le rapport à la mémoire se retrouve sous une autre forme dans Joseph Zobel, l’enfant de La Rue Cases-Nègres, d’Inès Sabatier, Inès Blasco et Fabrice Gardel. À partir de témoignages familiaux et d’archives privées, le documentaire revient sur le parcours de l’écrivain martiniquais, dont le roman La Rue Cases-Nègres fut notamment adapté au cinéma par Euzhan Palcy.
Avec Entre 2 rives, Chloé Bebronne s’intéresse à une famille amérindienne de Guyane et aux questions de transmission, d’éloignement et de liens familiaux. À La Réunion, Le Coruskan, long métrage de Fred Eyriey, choisit au contraire la comédie dramatique : dans le cirque de Cilaos, un agriculteur hérite de plusieurs hectares de terres et bouleverse son entourage en voulant en céder une partie à des paysans acceptant de pratiquer une agriculture biologique, tandis que ses relations sentimentales se compliquent.
Les formats courts permettent encore d’élargir le spectre. I’m Karen, de Célia Dejoux, est une comédie guadeloupéenne de treize minutes qui détourne avec humour noir le phénomène de la « Karen » pour parler d’intolérance et d’obsession du contrôle. Lilèt Serkèy, de Mark Sylver Junsunn Lo, prend quant à lui la voie du drame fantastique : un médecin confronté à la mort de sa fille au cours d’une épidémie refuse les conditions dans lesquelles elle doit être enterrée.
Gloria, de Marvin Yamb, complète cette présence de la fiction guyanaise dans la programmation. Le KIFF fait ainsi le choix de faire dialoguer films courts et longs, œuvres de fiction et documentaires dans les mêmes soirées, plutôt que de cloisonner les formes.
Enfin, la sélection officielle comprend également Solèy i lèv a lèst, documentaire de Céline Aho-Nienne consacré à des enfants de Saint-Benoît, à La Réunion, qui trouvent dans la poésie et la langue créole un moyen d’affirmer leur identité et d’interroger leur avenir. Le film figure bien parmi les onze titres de la sélection officielle, mais n’apparaît pas dans le programme définitif des trois soirées parisiennes.
À travers tous ces films apparaît une ligne éditoriale assez claire : le cinéma créole n’est pas envisagé comme un genre, mais comme un espace dans lequel peuvent se rencontrer histoire, mémoire, transmission, langue, questions sociales, intimité, humour, fantastique et expérimentation.
Trois dernières projections ce dimanche soir
À quelques heures de la clôture de cette quatrième édition, il reste justement trois films à découvrir ce dimanche 27 septembre, réunis sous le titre « Le temps réveillé ».
19h30 — Le Temps Écrasé
Nadia Dutreuil et Alain Dufau — La Réunion — 2026 — Documentaire — 91 min.
Les deux cinéastes confrontent leurs histoires familiales et leurs regards sur les traces laissées par la traite négrière, l’esclavage puis l’engagisme à La Réunion. Leur enquête circule entre l’île et le sud de l’Hexagone et interroge la manière dont cette histoire continue de traverser les mémoires contemporaines.
21h20 — Voces de 1912 (Les Voix de 1912)
Jonal Cosculluela, Angel Piedra et Jorge Enrique Caballero — Cuba — 2024 — Art vidéo — 43 min.
Entre performance, rituel, spiritualité et document historique, le film exhume la mémoire du massacre des Independientes de Color à Cuba en 1912 et les voix longtemps effacées de cet épisode de l’histoire cubaine. L’équipe du film est annoncée présente à la projection.
22h20 — Resurgence
Feguenson Hermogène — Haïti — 2026 — Documentaire — 51 min.
Le réalisateur revient auprès de sa mère et tente de rouvrir avec elle un épisode familial longtemps devenu tabou : l’agression dont elle fut victime de la part de son mari, père du cinéaste. De ce dialogue naît une réflexion intime sur la violence, la mémoire familiale et ce qui se transmet d’une génération à l’autre.
À l’heure où nous publions ces lignes, il reste donc encore quelques heures pour découvrir le KIFF 2026.
Et peut-être est-ce justement l’une des fonctions les plus précieuses des festivals : nous rappeler qu’à côté des cinématographies que nous suivons déjà existent d’autres films, d’autres voix et d’autres histoires qui ne demandent qu’à circuler davantage.
À ce titre, le Kréyol International Film Festival est un rendez-vous que CinéFlamme suivra désormais avec attention.
Informations pratiques
Kréyol International Film Festival — KIFF 2026
4e édition — 25 au 27 septembre 2026
Écoles Cinéma Club
23 rue des Écoles, 75005 Paris
Tarifs annoncés : 10 € plein tarif, 8 € tarif réduit, 6 € pour les moins de 26 ans.
Site officiel du Kréyol International Film Festival et billetterie
Découvrir Kreyollywood
Crédit visuel : cover CinéFlamme réalisée à partir de l’affiche officielle de Gloria, de Marvin Yamb, avec Roberto Jean, Widchy Noel et Djenika Louis. Le film, produit par Aldabra Films / Murielle Thierrin, a notamment été sélectionné au Festival de Dinan 2025 et au Festival du cinéma La Toile des Palmistes 2025. Avec la participation de CANAL+ Guyane et CANAL+ Antilles et le soutien de la Collectivité Territoriale de Guyane, du CNC – Fonds Outre-mer et de la Préfecture de Guyane.

